Le documentaire animé Chris the Swiss, réalisé par la cinéaste suisse Anja Kofmel, vient de sortir dans quelques (trop rares) salles françaises, moins de cinq mois après son avant-première mondiale lors la Semaine de la critique du festival de Cannes.

Synopsis – Croatie, janvier 1992. En plein conflit yougoslave, Chris, jeune journaliste suisse, est retrouvé assassiné dans de mystérieuses circonstances. Il était vêtu de l’uniforme d’une milice étrangère. Anja Kofmel était sa cousine. Petite, elle admirait ce jeune homme ténébreux. Devenue adulte, elle décide d’enquêter pour découvrir ce qui s’est passé et comprendre l’implication réelle de Chris dans un conflit manipulé par des intérêts souvent inavoués.

Entretien Cineuropa avec Anja Kofmel.

C’est un film très courageux, et très personnel pour vous. Qu’est-ce qui a été le plus dur pour vous, pendant sa réalisation. Avez-vous changé en faisant ce film ?

Si j’ai appris quelque chose pendant la réalisation du film, c’est que dans cette histoire, rien n’est simplement noir ou blanc ; ça vaut pour les gens que j’ai interviewés comme pour Chris et moi-même. Mes recherches m’ont permis d’avoir un aperçu d’une réalité brutale, bien lointaine de tout ce que j’avais pu connaître avant. Il y a eu des moments où j’ai vraiment eu peur. En même temps, j’ai ressenti une fascination pour ce monde sinistre ; je me suis rendu compte que je portais aussi en moi des zones obscures et un potentiel négatif, et que c’est probablement le cas pour chacun de nous.

Chris the Swiss parle de la manière dont certaines forces peuvent justement réveiller ces facettes obscures et manipuler la population pour accroître leur propre pouvoir. Le film parle de la manière dont les guerres et la brutalité détruisent les gens, les familles et les sociétés, du fait qu’il en faut peu pour faire s’écrouler une civilisation, et ce pas seulement en ex-Yougoslavie, mais partout dans le monde. La paix est un état précieux mais instable, qu’il nous faut vraiment vous efforcer de préserver. J’espère sincèrement qu’à travers mon film, ce message va pouvoir toucher le plus de gens possible.

Vous venez de l’animation, que vous utilisez ici de manière très inventive. Pouvez-vous nous en dire plus sur la confection du film ?

Je me suis rendu compte très tôt que cette histoire était pleine de théories du complot et d’impasses, de sorte que l’ensemble ne pouvait être réuni qu’à travers une approche subjective et personnelle. L’animation n’est pas limitée par les lois de la physique, c’est donc un outil puissant pour évoquer des sujets comme la guerre. Recourir à l’animation m’a permis de trouver des images symboliques pour des choses que je ne voulais pas ou ne pouvais pas montrer. Grâce au dessin, le public peut suivre les personnages de très près, partager leurs questionnements et leurs doutes, et suivre la manière dont ils vont progressivement être traumatisés. De son côté, le documentaire a la capacité de capturer des émotions humaines. Il offre au témoin une plateforme pour nous livrer sa version propre de l’histoire. Les images d’archives, enfin, continuent de nous rappeler que tout cela s’est vraiment passé.

Dans Chris the Swiss, l’animation représente le monde du passé, des réalités intérieures et des possibilités. Je pense que l’animation en noir et blanc convient parfaitement aux thèmes des souvenirs qui s’effacent, des peurs intimes, des traumatismes et du cauchemar de la guerre.

Comment avez-vous structuré cette œuvre complexe qui réunit du matériel d’archives, des interviews et des passages animés ?

Nous avons d’abord tourné la partie documentaire, tout en faisant des recherches. J’ai écrit le scénario à partir de ce matériel et des archives que j’avais en tête. Ensuite, j’ai ajouté les interviews, des voix-off, puis la partie animée, fictionnelle, de l’histoire.

La plus grande difficulté de cette production a été le montage : trouver le bon équilibre entre les passages filmés, les images d’archives et l’animation. Je voulais avoir rapidement une structure de départ, juste pour être sûre qu’on était sur la bonne voie et que je pouvais donner le feu vert pour la réalisation des séquences animées, qui coûtent cher. Mais comment peut-on établir une structure et un rythme quand la moitié du matériel manque ? Nous avons commencé à monter en utilisant des panneaux de texte, et nous les avons petit à petit remplacés par le storyboard, les maquettes en animatique, puis les animations, à différents stades de leur réalisation. Ainsi, au fur et à mesure, notre contrôle sur le film s’est accru. Ceci étant dit, pour être honnête, jusqu’au dernier moment, j’ignorais si ce que j’avais en tête allait vraiment fonctionner.

Votre film a suscité en Croatie des polémiques de nature politique. Avez-vous des commentaires sur la question ?

Franchement, je suis lasse de tout ceci. Ça me fait de la peine que mon film soit utilisé à mauvais escient, à des fins politiques, pour réduire au silence les esprits libres et les artistes, et pour nuire à l’industrie du cinéma en Croatie. Dans une démocratie, on devrait pouvoir aborder tous les sujets, tant que le débat reste respectueux et fondé sur des faits.

À mes yeux, Chris the Swiss n’est pas un film sur les guerres yougoslaves, et certainement pas sur la question de la culpabilité. C’est un film pacifiste qui montre ce que la violence fait aux gens, qui parle de la vulnérabilité de notre société et de la facilité avec laquelle elle peut être manipulée par les politiciens et par le biais des médias. L’ironie, c’est que c’est exactement ce qui est en train de nous arriver en ce moment : ça fait deux ans que la presse parle du film alors qu’aucun des journalistes ne l’a vu et qu’aucun n’est venu nous trouver pour nous demander de nous exprimer. Pour moi, il est très important de parler ouvertement du passé, pour ne jamais laisser de telles atrocités se produire de nouveau.

Propos recueillis par Vladan PETKOVIC



Photographie de Une – Anja Kofmel au festival de Cannes 2018 (source : capture d’écran Youtube)