Originaire de Palestine, Kamilya Jubran trace année après année un chemin musical singulier, grave et lumineux. Vivant en Europe depuis près de vingt ans, la chanteuse et oudiste ne cesse de croiser la tradition ancestrale et l’expérimentation contemporaine, la langue et la rythmique arabes avec les instruments hérités d’autres régions.

Le 12 juin prochain, elle donnera un concert à l’Institut du monde arabe, dans le cadre du festival les Arabofolies : le programme Terrae Incognitae, inspiré et créé pendant le premier confinement.

Rencontre.

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Vous êtes Palestinienne, née à Acre et formée à Jérusalem… Comment avez-vous vécu ce mélange culturel ?

J’ai fait avec ! La société palestinienne, qui existe dans les frontières de 1948, au sein de l’État d’Israël, essaie de vivre sa vie, avec le peu de marge qu’elle a. On se rend compte qu’on est obligé de prendre la vie à bras le corps, coûte que coûte, car on n’a pas le choix. On essaie de vivre comme des citoyens mais cette réalité est très ambivalente. Notre citoyenneté est presque virtuelle.

Pour mes parents, nés avant 1948, c’était un miracle d’avoir survécu à la guerre, de ne pas avoir été massacrés, d’avoir pu garder leur terrain contrairement aux Palestiniens obligés d’émigrer. Mes parents ont été chanceux de pouvoir rester chez eux. Mais ils ont tout de suite compris que cette nouvelle situation, ce nouveau régime n’était pas le leur, et que jamais il n’y appartiendrait, culturellement, émotionnellement. Ils ont été forcés de mener leur vie en faisant profil bas. Et nous, la deuxième génération, on l’a progressivement compris, avec le temps, sans qu’on nous l’explique, car c’était un tabou. On ne parlait pas de politique, on laissait les enfants comprendre, découvrir par eux-mêmes l’histoire.

Quand avez-vous commencé à le sentir ?

Déjà petite, vers six ou sept ans, j’avais cette sensation qu’on n’avait pas le droit de parler notre langue quand on allait dans des villes israéliennes. Quand mon père m’emmenait faire des courses dans des villes voisines de Galilée, je sentais toujours qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. On était mal vu, inférieurs. Il fallait faire un effort pour ressembler à quelque chose de bien, de moderne, de propre. Je vous raconte juste des petites bribes de perceptions qui me restent. On ne peut pas parler de notre identité, car on ne sait pas qui nous sommes. Personne ne m’a dit : « Nous, c’est le peuple palestinien qui habitait sur telle terre, qui a vécu telles et telles histoires… » On apprend la version israélienne à l’école. On n’a donc qu’une seule version écrite par des historiens israéliens, juifs, sionistes, avec une propagande très forte visant un seul but : instaurer une nouvelle situation et effacer la mémoire des gens. Mais c’était clair pour mon père qu’on allait faire des études dans les universités israéliennes. Il fallait être le meilleur. C’était notre seule arme, pour nous Palestiniens, même si on ne savait pas de quoi demain serait fait. La situation est fragile. Il n’y a pas de vrais accords de paix ; ce sont des deals politiques sans volonté de regarder l’histoire autrement, de régler des choses. Il y aura toujours une cause non-réglée ; les relations entre Israéliens et Palestiniens vont demeurer des relations sans confiance, sans amitié et même sans neutralité.

En quoi un tel contexte a-t-il pu influencer votre art ?

Je ne pourrais pas vous répondre. Il l’influence certainement, car si j’étais née ailleurs, j’aurais fait une autre musique. J’ai l’impression que j’ai une mission dans ma vie ; je suis en train de faire ce que je peux faire : je pratique la musique comme je la sens. Mais je ne pense jamais d’abord à mon passé. Ce n’est pas ma locomotive, même si ce que je fais porte évidemment l’empreinte de cette histoire.

Qu’est-ce donc qui vous meut ?

Ma locomotive est artistique, musicale. Je travaille la chanson comme une métaphore. C’est une manière humaine de penser. Je regarde la chanson, j’essaie d’élargir des terrains, de découvrir des lieux inconnus pour qu’une nouvelle chanson émerge, avec une nouvelle expression, une autre manière d’interprétation, de composition, de sentiments, de projections. C’est ça, ma locomotive : la recherche.

Quelle relation avez-vous avec votre instrument, l’oud ?

J’ai d’abord plutôt joué le qanoun, car c’est plus facile d’accès pour une petite fille : on peut le poser simplement sur les genoux. Puis, plus tard, continuant dans le groupe Sabreen à Jérusalem, il y avait déjà un oudiste, donc j’ai continué le qanoun ; mais au bout d’un moment, je me suis sentie étriquée par sa résonance trop typique. Je parle des années 1980-1990, quand on n’en était pas encore à l’informatique ou à l’électronique. Le qanoun est très contraignant par rapport à l’accordage. C’est un instrument très sensible, si bien qu’il faut accorder les soixante-douze cordes à chaque fois qu’on se déplace ! Quand je suis partie en Europe, j’ai décidé de prendre l’oud et commencé à créer un lien avec cet instrument. Comme je n’ai pas été initiée de manière traditionnelle, cela reste un handicap d’une certaine manière mais en même temps, cela me donne la liberté de regarder l’instrument autrement. Et j’ai pris toute ma liberté du coup ! J’abuse ! (Rires) J’abuse, j’y vais autant que je peux avec mon instrument ! C’est comme si j’avais trouvé une autre manière de le regarder, de jouer, de le faire sonner… et je kiffe ! (Rires.)

Comment se caractérise la musique traditionnelle palestinienne ?

En Palestine, nous sommes très influencés par la musique classique d’Égypte et celle qui vient de la « Grande Syrie ». Ce sont nos sources, que l’on considère comme le b.a.-ba de la musique classique ou traditionnelle, si vous préférez. La musique arabe est fondée sur une pensée modale. C’est très répétitif : on a les modes, les rythmes. C’est comme si la phrase musicale ne changeait pas. Je parle de la musique chantée, car je ne suis pas compositrice de musique instrumentale.

Quelle place a la tradition dans votre recherche ?

Tout ce qui est musique traditionnelle vient de ma toute petite enfance, grâce au choix de mon père de faire de la musique et de construire des instruments musicaux. J’ai donc grandi dans une maison-atelier. Les instruments étaient comme des poupées à la maison, de sorte que j’ai appris la musique par une pratique quotidienne. Chez nous, faire de la musique était aussi naturel et essentiel que les repas. Même si mes parents, privés de toute possibilité d’éducation, faisaient avec le peu qu’ils avaient. Ce sont des autodidactes à cent pour cent, surtout mon père. Je garde des leçons très importantes pour ma vie de la façon dont mes parents ont construit leur vie avec nous. Tout est passé à travers la musique. Tout ça, c’est mon trésor. J’ai par la suite pris ma vie en main et je continue dans cette direction de l’autodidacte, mais autrement. En grandissant, j’ai décidé de découvrir davantage cette musique traditionnelle dite arabe.

Comment avez-vous pris vos distances avec la tradition ?

Dans ma tête, à quinze ans, je me demande déjà jusqu’à quel âge je vais chanter la tradition. C’est à Jérusalem, quand je quitte mes parents à dix-huit ans, que je trouve la réponse. On est en 1982. Je rejoins le groupe Sabreen qui vient d’être fondé à Jérusalem-Est par Saïd Mourad. C’est un groupe de jeunes musiciens ambitieux qui veulent créer leur propre expression musicale. Là s’ouvre une autre époque dans ma vie musicale, qui dure vingt ans. Je commence à faire partie de ces musiciens qui créent leur propre chemin avec les instruments acoustiques qu’on essaye de traiter autrement. De même pour les textes, on cherche des paroles écrites avec un esprit actuel, moderne. On travaille avec plusieurs poètes, dont Hussein Barghouti. L’idée est alors d’injecter un nouveau sang dans cette musique. C’était un grand laboratoire qui me laisse assoiffée encore maintenant.

Comment s’est construite votre propre voie ?

En 2002, j’étais un peu desséchée ; j’avais besoin de me nourrir autrement et de me ressourcer. Je suis donc partie en Europe. J’ai commencé à regarder ma culture de loin. J’en avais besoin pour mieux comprendre ce que j’aimais dans cette culture, et ce que j’aimais moins, ce qui était coincé et comment ouvrir de nouveaux chemins afin d’amener tout ce qui était précieux dans cette tradition. Les pierres qui constituent le contenu musical traditionnel, peut-on les assembler autrement ? Est-ce qu’on peut utiliser les modes autrement ? La rythmique peut-elle être autre ? Est-ce qu’elle peut rencontrer d’autres musiques ? J’avais toutes ces questions en tête quand je me déplaçais en Europe et je poursuivais ma recherche en travaillant avec des musiciens occidentaux qui ne partageaient pas mon histoire mais le présent, à travers nos questionnements conjoints. Telle est la recherche que je mène aujourd’hui encore, avec des musiciens de ma génération avec qui nous avons un désir commun. Je fais dans la musique ce que je pense faire dans la vie en général, je dialogue. Le monde aujourd’hui change : tout le monde vient de quelque part et on se retrouve ensemble, sur un certain terrain. Qu’est-ce qu’on se raconte ? Comment vit-on ensemble ? Comment dialogue-t-on ? C’est très simple ce que je dis…

Qui sont ces pairs avec qui vous partagez votre recherche ?

J’ai eu la chance de rencontrer Sarah Murcia en 1998 et qu’elle accepte de participer à notre dernier album pour Sabreen. On avait besoin de quelqu’un qui joue de la contrebasse. La production ne pouvant avoir lieu en France comme prévu, nous avions décidé de la faire chez nous, dans notre studio. Sarah est venue avec nous et nous a accompagnés dans une petite tournée de deux ans. Arrivée en Europe en 2002, je l’ai sollicitée immédiatement pour mon premier projet. Ainsi a commencé le chemin ensemble, en se posant la question de cette musique qu’on allait écrire un jour en dehors de Sabreen. De même avec Werner Hasler, un musicien trompettiste qui pratique la musique électronique et que j’ai rencontré à Berne en 2002. On travaille toujours ensemble aujourd’hui. Avec ces deux piliers principaux, je partage beaucoup cette même recherche. Ce sont les compagnons de route si vous voulez.

Vous êtes toujours en Europe aujourd’hui. Pourquoi être restée ?

Quand je suis venue en 2002, mon projet n’était pas de quitter la Palestine. J’avais obtenu une bourse de deux mois à Berne. Mais j’ai senti que si je rentrais, j’allais interrompre les pensées qui commençaient doucement à émerger. J’ai donc pris la décision de rester. À la fin de 2002, c’était clair pour moi que s’il y avait quelque chose qui m’ouvrait, qui me donnait la possibilité de continuer ma recherche musicale, alors il fallait le soigner et lui donner ce temps-là. C’est encore le cas aujourd’hui.

Vous chantez en arabe. À qui s’adresse votre musique ?

Quand je fais une chanson, je la fais pour moi-même et pour qu’elle soit entendue par un autre, peu importe son origine, son histoire. Évidemment que je chante en langue arabe, car je mène une recherche par rapport à cette langue, sa sonorité, sa rythmique. À première vue, elle peut toucher ceux qui partagent cette langue mais pas nécessairement. J’ai compris que, même si on comprend la langue, on ne va pas forcément comprendre la musique, alors que l’inverse est peut-être vrai. Je chante en Europe, en arabe ; mes chansons ne s’adressent pas à tel ou tel public. Je chante, un point c’est tout et je joue là où c’est possible, en assumant l’étrangeté de cette musique que je fabrique.

Comment est né Terra Incognita 1, le programme que vous présenterez lors des Arabofolies ?

La performance est née à la Dynamo – Banlieues Bleues, à Pantin, juste après le premier confinement. La Dynamo avait décidé d’ouvrir et de lancer en toute hâte des activités culturelles avec la soif qu’on avait tous à cette époque. On m’a contactée pour savoir ce que j’avais à proposer… Or j’avais à ce moment-là le désir de monter un projet, Terrae Incognitae, avec mon association Zamkana. L’objectif général de cette association est d’accompagner des artistes de la jeune génération arabophone. Mais je me suis dit : « Pourquoi pas élargir le projet à des professionnels installés et confirmés, pour susciter des rencontres sonores peu probables ? » Xavier Lemettre a beaucoup aimé l’idée et c’est ainsi qu’est né le premier chapitre de Terrae Incognitae, produit par la Dynamo. On a fait cette rencontre, presque improvisée, avec deux artistes très talentueuses, Floy Krouchi et Youmna Saba. Elles ont toutes deux un esprit de recherche audacieux. Marie Descourtieux et Dorothée Engel, de l’Institut du monde arabe, ont assisté à cet événement et ont beaucoup aimé, jusqu’à nous proposer de l’intégrer à la programmation des Arabofolies.

Quelle est la portée des textes de Terra Incognita 1 ?

Pendant le confinement, on a tous passé le temps comme on a pu, avec des coups de fil, des rencontres à distance… Eh bien Floy, elle, a décidé d’apprendre l’arabe ! Elle s’est lancée toute seule avec des livres et m’a sollicitée pour l’aider de temps en temps. Elle a commencé à écrire de petites phrases poétiques en arabe, qui m’ont un peu rappelé la poésie haïku. Quand on apprend une langue, il y a ce moment où on est complètement libre : on ignore les règles et une autre expression est possible, malgré les fautes. J’ai décidé de partir de ses textes pour Terra Incognita 1, en m’inspirant de ses petits mots qui expriment l’expérience vécue pendant le confinement. C’est une réflexion assez abstraite, qui peut toucher tout le monde dans une situation de stress. À partir de là, j’ai improvisé complètement et d’autres mots sont sortis à l’improviste lors de notre rencontre à la Dynamo. Il faut savoir que je n’ai jamais osé écrire quoi que ce soit jusqu’à l’album que nous avons fait avec Werner Hasler, Wa, en 2019. C’était la première fois que je prenais la décision d’écrire et de chanter mes propres mots. Donc tout ça est très récent !

Prévoyez-vous une adaptation pour les Français non arabophones ?

Pendant la rencontre du 12 juin prochain, je glisserai quelques mots en français pour donner des petites clefs pour les auditeurs et les emmener avec nous dans le voyage sonore mais on n’aura pas spécifiquement de traduction.

Propos recueillis par Pauline ANGOT

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En savoir plus : programme complet des Arabofolies 2021

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Crédits photographiques : Randa Shaath