« Nos pères avaient commencé la décentralisation. Nous la finissons ! » Une génération de jeunes comédiens vient de créer la Fédération des festivals de théâtre de proximité (FFTP) afin de mener à bien la décentralisation, « jusqu’au bout du chemin »… 

L’histoire pourrait commencer ainsi : il y a une quinzaine d’années, Marie-Claude, une habitante de Fontaine-Guérin, une ville du Maine-et-Loire récemment renommée – à la suite d’une fusion avec Brion et Saint-Georges-du-Bois – Les Bois-d’Anjou, prête son jardin à sa petite-fille et à ses amis, apprentis comédiens. Ils montent un plateau de théâtre dans le jardin sur lequel ils présentent leurs spectacles, puis ils partent étudier au Conservatoire national de Paris. Mais ils reviennent en galopant suivis par d’autres comédiens tous diplômés du CNP et du TNS (Théâtre national de Strasbourg), promotion 2013.

« On s’est dit que si on passait par les institutions théâtrales traditionnelles, on n’allait jamais jouer les grands rôles ni mettre en scène ce qui nous plaisait vraiment », explique Pauline Bolcatto, membre du Nouveau Théâtre Populaire. Issue des jardins de Marie-Claude et des couloirs des écoles nationales, leur troupe était cet été au festival d’Avignon dans Le ciel, la nuit, la fête, un Molière en trois spectacles très applaudis, un marathon théâtral de sept heures qui a duré toute la nuit.

Au commencement était la liberté de création

Au départ, il y a donc un désir : la liberté de création… Une volonté partagée par tous les festivals de la Fédération des festivals de théâtre de proximité (FFTP), « même si quelques-uns font aussi de l’accueil et de la programmation ». Leur troupe, doublée d’un collectif, est un écho contemporain au TNP de Jean Vilar dont ils revendiquent les valeurs : grands textes du répertoire, ouverture aux auteurs contemporains, liens serrés avec les acteurs locaux, politique de bas tarifs, décisions collégiales. Des valeurs que partagent également les autres festivals de cette nouvelle fédération. Ils montent et produisent des spectacles chaque année, ainsi qu’un grand festival de théâtre en plein air dans des lieux non dédiés au théâtre. On y arrive !

Multipliez maintenant cette aventure par dix-sept. En Alsace, ce sont Les Scènes Sauvages de la vallée de la Bruche ; en Auvergne-Rhône-Alpes, Les Rencontres de Theizé et le F.A.T. festival de Tauligan (1 600 habitants) dans la Drôme ; en Bretagne, le Lynceus festival ; en Bourgogne, le Bazine Festival, le Garage théâtre de Cosne-sur-Loire et le festival Y’a Pas la Mer du village de Montmort (180 habitants) ; en Corse, la Mostra Teatrale ; en Normandie, le festival Situ de Veules-les-Roses (600 habitants) et Un Festival à Villerville ; en Pays de Loire, le TPRL et le NTP ; en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, enfin, le festival du Paon dans les villages de Banon et de Redortiers,

Et les festivals de théâtre se bousculent aussi en Nouvelle-Aquitaine, la plus grande région de France, avec le Théâtre du Roi de Cœur, le festival Champs Libres, le festival Pampa et La Luzège, soit au total une brochette de dix-sept festivals d’été, ludiques et décomplexés, portés par des acteurs et des techniciens militants, tous obnubilés par la décentralisation et prêts à apporter le théâtre dans les champs, les granges, les cours de ferme, sur des escaliers, au pied des églises, au bord des étangs, des rivières, dans les lieux les plus reculés, « jusqu’au bout du chemin, disent-ils. Nos pères avaient commencé la décentralisation. Nous la finissons ! »

Du théâtre « hors les murs »

Depuis Jean Vilar qui a sorti le théâtre en dehors des murs de Paris, les expériences de décentralisation se sont en effet multipliées, qui ont même sorti le théâtre « hors les murs » de la Cité des papes, avec, dans les années 1980, Jean-Claude Carrière à la Carrière Boulbon et aujourd’hui,  L’Autre Scène de Vedène, dans la banlieue d’Avignon.

Dans la foulée, trente-huit centres dramatiques nationaux et soixante-seize scènes nationales maillent dorénavant le territoire français, de Toulouse à Rennes, Reims et Nancy en passant par Lorient, Le Creusot ou encore Lyon. De la métropole d’un million d’habitants aux villes moyennes de 50 à 200 000 habitants, ces institutions théâtrales font un travail de fourmi en allant chercher d’autres publics dits « éloignés » ou « empêchés », les jeunes, les enfants, les handicapés, les prisonniers, les défavorisés.

Priorité au local

Il manquait pourtant à cette toile nationale, son pourtour, sa dernière frontière, la France des petites villes et des villages… Mais pourquoi « proximité » plutôt que « rural » ? « Ça a suscité pas mal de débats… On a considéré que ‘‘rural’’ était inadapté aux petites agglomérations alors que la proximité s’inscrit, elle, dans une priorité donnée aux acteurs locaux, à une économie de petite distance : pour la buvette, par exemple, on fait appel aux bières locales… »

La proximité, c’est aussi un rapport privilégié aux bénévoles, tous locaux bien sûr, sans oublier les acteurs institutionnels de terrain, les communautés de communes très attentives à ce mouvement « artistique et politique ».

Les Bois d’Anjou ont par exemple racheté la maison de Marie-Claude et nommé le collectif du NTP, directeur du nouveau lieu. « Ça fait un gros investissement pour une commune de 2 600 habitants », reconnaît Pauline Bolcatto. Elle aurait aimé à nos questions avec d’autres comédiens, producteurs ou techniciens du NTP, « par souci de gouvernance transversale », une autre valeur générationnelle propre à leur fédération !

« Au-delà de nos identités, on a surtout en commun d’être des artistes familiers de nos territoires, renchérit Étienne Durot, du festival Y’a Pas la Mer, en Bourgogne. À Montmort, on a ainsi réussi à attirer des jeunes de la commune en leur proposant d’assurer une soirée de restauration pendant le festival. Une approche dont nous sommes assez fiers ! »

Une petite révolution en attente de reconnaissance

Dans « cet arrière-pays géographique et symbolique » que sont ces zones blanches situées à quarante minutes des scènes nationales de théâtre, une petite révolution, très visible en été mais bien à l’œuvre toute l’année, est en marche.

Elle aimerait maintenant que les pouvoirs publics et les professionnels s’intéressent plus à elle. « On attend des lignes de subvention, des aides à la création, à la programmation », confirme Étienne Durot. « Mais on ne rentre pas dans les cases », regrette pour sa part Pauline Bolcatto.

C’est d’autant plus dommage que ces dix-sept festivals de proximité affichent un total cumulé de 40 000 entrées, quand le festival d’Avignon en totalise, lui, 140 000. Un vrai pouvoir !

Kakie ROUBAUD

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Fédération des festivals de théâtre de proximité

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