La pandémie semble avoir fait renaître le spectre du conflit entre générations. Les pouvoirs politiques auraient sacrifié la vie économique et sociale de tous pour assurer quelques mois de survie à quelques nonagénaires qui n’en avaient plus pour longtemps… Mais est-ce pour autant la faute de ceux qu’on appelle indifféremment les boomers ?

Actualité de l’économie sociale
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La gestion chaotique de la pandémie par les autorités publiques a fait renaître, chez nombre de commentateurs, le spectre du conflit entre générations. Il n’y en aurait eu que pour les seniors, qui entre autres privilèges ont été les premiers à avoir droit à la vaccination, au détriment des jeunes, en particulier les étudiants que l’on aura privés sans pitié des soirées festives si indispensables à leur épanouissement. Plus encore, ce qui revient en boucle, c’est la poursuite insolente de la préférence accordée aux boomers, qui auront raflé au cours de leur existence tous les gros lots au tirage comme au grattage, bénéficiant tour à tour de la croissance, du plein emploi, de la paix, du pouvoir, du sexe et des plaisirs, laissant aux plus jeunes la galère, le chômage et le mal de vivre.

Tout ceci mérite examen. Malgré des éléments d’intuition justes, il suffit de recourir à des concepts impropres ou mal maîtrisés pour se vautrer au premier virage. Commençons par les boomers, si fréquemment cités à l’opprobre général. Je dois confesser que je n’ai pas trouvé de mot français pour les désigner, et j’en ressens une vive contrariété. Mais il faut d’abord s’entendre de quoi, ou plutôt de qui, l’on veut parler.

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Il s’est produit un retournement de la fécondité dans le courant de la guerre, lequel ne s’est traduit en termes de natalité qu’à partir de 1945, et s’est prolongé, en gros, jusqu’en 1964. À cette date, la fécondité commence à baisser, mais le nombre de nouveaux jeunes couples étant important, les naissances demeurent nombreuses et cela dure jusqu’en 1975, où se produit un brusque décrochage de la natalité. Il y a donc eu en fait deux catégories de « classes nombreuses de l’après-guerre » : d’une part, les naissances de 1945 à 1965, issues de couples de classes creuses, ayant souffert de la guerre et auteurs d’un sursaut démographique que personne n’avait anticipé ; les fratries de trois, quatre voire cinq enfants y sont communes. Et d’autre part, les naissances de 1965 à 1975, c’est-à-dire après la fin de la période de reconstruction, la fin de la guerre d’Algérie et l’arrivée des rapatriés, et surtout la diffusion de la pilule contraceptive ; elles sont le fait de couples nés après la guerre, souvent en réaction contre le mode de vie de leurs parents, et au sein desquels la famille de deux enfants devient peu à peu la norme.

Ces deux populations ont en commun l’importance de leur effectif. Elles forment ensemble un bloc de trente cohortes annuelles qui commande la dynamique de la pyramide des âges, aux différentes étapes de la vie : la scolarité, l’entrée dans la vie professionnelle, la fécondité, la retraite et le poids électoral qui se déplace progressivement vers les âges élevés. Si c’est cela qu’on veut caractériser, les boomers rassemblent tous les gens nés de 1945 à 1975, soit environ 24 millions de personnes.

Mais si l’on ne veut compter que les fruits du renouveau démographique français d’après-guerre, il faut s’arrêter à 1965, et on n’en a plus alors que 15 millions. Mieux, si l’on veut se limiter à ceux qui ont participé aux journées de mai 1968, ou qui en ont été les témoins, il n’y en aura plus que 4 millions.

Et si l’on veut passer des soixante-huitards définis par leur âge à l’ensemble des personnes qui en partagent ce qu’on suppose être leur état d’esprit, ceux qu’on appelle généralement les bobos, il n’existe plus aucun critère objectif permettant d’en tracer le périmètre. À chacun, donc, de trouver ses boomers là où il voudra les trouver. Quant à la traduction française, je suis preneur de toutes les suggestions, et autant qu’il y ait un nom différent pour chaque concept différent…

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Ce qui est certain en tous cas, c’est qu’il est stupide de mettre dans la même catégorie les boomers et les résidents en EHPAD, noyau visible des cohortes ayant atteint l’âge de la dépendance, tous réunis sous le même vocable de seniors, par opposition aux jeunes, eux-mêmes identifiés par facilité aux étudiants. En effet, la seule caractéristique qui puisse donner quelque consistance sociale au concept de boomers, c’est que ceux-ci se sont construit une identité en rupture avec celle de leurs parents et grands-parents. Fruits d’une brève période de profusion des naissances, ils ont adopté en réaction une fécondité de plus en plus basse, comme s’ils avaient voulu refermer la porte derrière eux. De nombreux auteurs ont décrit divers éléments de comportement collectif allant dans ce sens, conférant une dimension sociologique, voire culturelle, à ce qui n’est au départ qu’un phénomène purement démographique.

Il faudra encore du temps pour que les historiens disposent du recul nécessaire pour démêler ce qui, dans l’aventure collective des boomers, tient d’un mystérieux déterminisme lié à la déformation de la pyramide des âges et ce qui relève d’autres facteurs, techniques, sanitaires, politiques, voire de l’imagination littéraire des contemporains. Dans trente ans, les derniers soixante-huitards auront disparu, et je ne sais si la société encensera leur mémoire ou la maudira. Ce qui est clair, c’est qu’ils auront concentré en leur faveur une part toujours plus grande de la richesse nationale, au détriment des plus âgés qu’eux et surtout des plus jeunes, toutes générations confondues, donnant ainsi quelque consistance à l’idée de conflit des âges.

Mais si conflit il y eut, si conflit il y a toujours, celui-ci se fait sans affrontement. Il n’y a pas de parti, de syndicat, de groupe d’intérêt représentant les boomers et affrontant d’autres partis, d’autres syndicats, représentant les jeunes. C’est insensiblement, progressivement et dans le consensus qu’un glissement s’est opéré au profit des uns et au détriment des autres. La politique familiale s’est réduite comme peau de chagrin. Les standards de vie, comme la taille des logements ou des voitures, ont rendu incongru le modèle de la famille nombreuse. Le matraquage publicitaire, le commercial aussi bien que l’étatique, ont fait de la fécondité une ennemie de l’aisance et de la liberté. L’énormité du budget de l’éducation nationale pourrait laisser penser à un mouvement en sens inverse, et c’est effectivement un paradoxe ; mais il faut souligner que le transfert de richesse des jeunes vers les boomers est calculé après avoir tenu compte de l’effort budgétaire éducatif, dont on peut d’ailleurs se demander s’il n’est pas plus capté par la corporation enseignante qu’au réel service des jeunes.

La véritable victoire des boomers, c’est d’avoir réussi à châtrer leurs enfants et petits-enfants, de les avoir tenus à l’écart de toute velléité de révolte contre leurs aînés. Eux qui ont, tel Zeus détrônant Saturne, mis à bas leurs pères, sont devenus ensuite de nouveaux Saturne, dévorant leurs enfants pour rester au pouvoir toute leur vie durant. Enfants qui, restés bien sages, n’auront jamais fait leur mai 68, laissant à leurs parents indignes l’illusion d’avoir conservé leur vigueur de jeunesse.

Ces représentations, devenues communes, ont une grande part de vérité, mais ne peuvent servir de clefs d’explications universelles, et les diverses tribulations qui ont émaillé la crise sanitaire ne rentrent guère dans ce cadre.

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Oui, les autorités publiques auront délibérément sacrifié la vie économique et sociale (de tout le monde, pas seulement des jeunes, a fortiori pas seulement des étudiants !) pour assurer quelques mois de survie à quelques nonagénaires qui n’en avaient plus pour longtemps (mais il y eut plus de cent mille morts, tout de même). Ce qui n’était qu’une longue séquence d’irrésolution a été maquillée en choix moral (la vie n’a pas de prix !). Mais dans tout cela, les boomers furent hors de cause.

Sauf que… Il ne faut pas aller trop vite en besogne, mais ils risquent peut-être d’avoir à payer la note pour tout le monde, et à descendre de leur piédestal bien avant l’échéance prévue. Car, qu’on le veuille ou non, les centaines de milliards qui ont allègrement été empruntés à fonds perdus pendant cette période folle, il faudra bien les rembourser un jour, d’une manière ou d’une autre. Or ce sont principalement les boomers qui détiennent les richesses qui dorment, notamment ces montagnes d’assurance vie accumulées pour leur garantir une vieillesse indéfiniment heureuse et opulente. Qu’il se produise un effacement brusque et massif rappelant le Jubilé biblique, ou une érosion continue par le retour d’une ère inflationniste, les temps qui viennent promettent d’être passionnants. Cela nous changera du calme plat des lustres passés… ceux de la splendeur oppressante des boomers, justement.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.