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“La Machine de Turing” de Benoît Solès : plagiat au pays de Molière

“La Machine de Turing” de Benoît Solès : plagiat au pays de Molière
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La Machine de Turing connaît, depuis le dernier festival d’Avignon, un succès critique et populaire que viennent couronner quatre nominations aux Molière, dont celui de « auteur francophone vivant ». Malaise : nous pensons qu’il s’agit d’un plagiat. Benoît Solès, son auteur, reprend la construction et de nombreuses répliques à une œuvre préexistante : Breaking the Code de Hugh Whitemore.

Enquête.

Il n’est pas question ici de porter un jugement sur l’auteur, que nous ne connaissons pas, ni sur la mise en scène de cette pièce que nous n’avons pas vue, ni même sur la qualité d’un texte qui, à la lecture, nous apparaît bien réelle. Il n’est pas question non plus de remettre en cause trois des quatre nominations aux Molière : celle du théâtre privé pour la pièce La Machine de Turing, celle du metteur en scène d’un spectacle de théâtre privé pour Tristant Petitgirard et celle du comédien dans un spectacle de théâtre privé pour Benoît Solès.

Une nomination aux Molière problématique

Benoît Solès, La Machine de Turing, L'avant-scène théâtreNon, ce qui pose problème, c’est la nomination de Benoît Solès comme « auteur francophone vivant », au même titre que Pauline Bureau pour Mon cœur, Virginie Despentes pour King Kong théorie*, Christophe Honoré pour Les Idoles*, Fabrice Melquiot pour J’ai pris mon père sur mes épaules et Mélody Mourey pour Les Crapauds fous.

Car La Machine de Turing ne nous semble pas être une création originale, mais en partie l’adaptation libre d’une œuvre préexistante – Breaking the Code, pièce à succès écrite par Hugh Whitemore et publiée en 1986 –, tant dans sa construction et sa composition que dans certaines scènes presque recopiées.

Ce ne serait pas problématique si lesdites scènes étaient créditées explicitement, si Benoît Solès reconnaissait ce qu’il doit à son illustre prédécesseur. Bien des artistes se sont fait prendre au piège récemment, à commencer par les humoristes, certains comme Gad Elmaleh – accusé de plagier de célèbres humoristes, notamment les Américains George Carlin et Steven Wright – essayant de s’en sortir en évoquant « un hommage ».

Au sens étymologique du terme, selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), plagier signifie « emprunter à un ouvrage original, des éléments, des fragments dont on s’attribue abusivement la paternité en les reproduisant, avec plus ou moins de fidélité, dans une œuvre que l’on présente comme personnelle » ; un plagiat est une « œuvre faite d’emprunts ; reproduction non avouée d’une œuvre originale ou d’une partie de cette dernière ». Un plagiat est ainsi une adaptation qui ne dit pas son nom.

Dans le cas présent, si la définition du CNRTL est rigoureuse, le plagiat nous paraît avéré, puisque la reproduction de fragments appartenant à l’œuvre originale, « avec plus ou moins de fidélité », n’est jamais assumée. La seule mention de ce que doit Benoît Solès à la pièce de Hugh Whitemore tient effectivement en ces trois lignes, sous une longue liste de remerciements : « Pour sa pièce, l’auteur s’est inspiré de l’ouvrage d’Andrew Hodges, Alan Turing, The Enigma (Burnett Books/Hutchinson, 1983), de celui d’Hugh Whitemore, Breaking the Code (Samuel French, 1986) ainsi que du site The Turing Digital Archive«  (p. 12).

« Inspiration » : un terme faible qui englobe plusieurs références, sans les distinguer. Lorsque Hugh Whitemore écrit sa pièce Breaking the Code, il ne fait pas mystère de ce qu’il doit à la biographie écrite par Andrew Hodges : sa filiation est affichée honnêtement, dès la couverture, quelle que soit l’édition (cf. Visuels en fin d’article). Benoît Solès mêle quant à lui les références, ne distinguant plus l’essai scientifique de l’œuvre littéraire.

Plus qu’une inspiration, des reprises de scène

Or les ressemblances sont frappantes dès la première scène, qui confronte le sergent enquêteur Mick Ross au mathématicien Alan Turing. Prenons les premières répliques de cette scène qui ouvre chacune des deux pièces (celle en français propose néanmoins un bref prologue introductif sous forme de monologue prononcé par Turing).

Breaking the Code de Hugh Whitemore (Act I, scene 1)

“Ross : We’re talking about a burglary […] and you are Mr Spurling.
Turing : No – Turing. […] My name is Turing not Spurling.
Ross : Sorry, sir, beg your pardon. Bloody illiterate, some of ou young constables. Just look at this atrocious writing.
[…]
Ross : (writing) Alan Mathison Turing. Is that right?
Turing : Yes.
Ross : Right. Mick Ross. Detective Sergeant.
Turing : How do you do.
Ross : How do you do. You live at Hollymeade, Adlington Road, Wilmslow?
Turing : Yes.
Ross: And you work at Manchester University?
Turing: Yes.”

La Machine de Turing de Benoît Solès

« Ross : Alors, il s’agit d’une affaire de cambriolage. C’est bien ça, monsieur Puring ?
Turing : (rectifiant) Turing. Avec un t, comme dans… Einstein.
Ross : Désolé. Non, mais regardez-moi cette écriture, pas possible ce stagiaire…
[…]
Ross : (tapant la déposition de Turing) Alan Mathison Turing ?
Turing : C’est exact.
Ross : (se présentant) Mick Ross, sergent enquêteur.
Turing : (affable) Enchanté. Comment allez-vous ?
Ross : Bien merci. Vous habitez Hollymade, Adlington Road, à Wilmslow ?
Turing : C’est exact. »

Il serait fastidieux de poursuivre la comparaison, qui s’étend tout au long de la scène, ou plutôt de plusieurs scènes qui confrontent Ross et Turing (lieu des confrontations et dialogues quasi similaires), par le biais d’allers-retours constants entre passé et présent, l’enquête servant de fil conducteur dans les deux textes. Car outre des scènes semblables, la construction même de la pièce écrite par Benoît Solès est reprise à Hugh Whitemore ce qui constitue, selon nous, la preuve que le texte français ne saurait être considéré comme original.

Similitudes et différences de l’adaptation

À ce stade, quand bien même le Français a considérablement simplifié la pièce du dramaturge anglais, tant en ce qui concerne le nombre de personnages (l’original en comptant – outre les deux principaux – sept, quand la copie en retient trois, resserrant autour des seuls thèmes de la machine et de l’homosexualité, jusqu’à évacuer presque tout le reste) que sur le plan de la complexité des dialogues, nous sommes au-delà d’une simple « inspiration ».

Lorsque Hugh Whitemore écrit sa pièce, en 1986, Arnold Murray n’est pas mort – il le sera trois ans plus tard –, ce qui explique le changement de nom en Ron Miller (petit clin d’œil au gendre de Walt Disney, Ronald William Miller, en raison de l’admiration que Turing portait à Blanche-Neige et les sept nains). Benoît Solès rétablit le nom originel de l’amant d’Alan Turing. Une fois la superposition faite, des similitudes apparaissent clairement, telle la scène au cours de laquelle le scientifique accuse son amant de vol, avant de se rétracter de peur de le perdre (Act I, scene 6 // scène 6).

Nous ne nions évidemment pas les multiples différences entre les personnages des deux pièces, propres à toute adaptation : le procédural Mick Ross, qui va jusqu’au bout de ses devoirs – malgré son attachement croissant à Alan Turing – dans la pièce anglaise, se montre plus humain dans la version française ; le recrutement de Turing n’est plus le fait du chef cryptanalyste Dilly Knox, mais de Hugh Alexander, cryptanalyste de second plan et joueur d’échecs britannique : un fait historiquement improbable permettant néanmoins à Benoît Solès une belle trouvaille dramaturgique, réconciliant deux aspects chez son héros.

Malaise devant un oubli troublant

Aucune négation, donc, mais un malaise de ne pas voir l’auteur français mentionner les emprunts explicites faits au dramaturge anglais. Dans la rencontre avec Armelle Héliot, reproduite après le texte de théâtre publié chez L’avant-scène théâtre, Benoît Solès omet complètement l’apport de Hugh Whitemore, alors même qu’il lui reprend des situations, des dialogues et la construction de son œuvre.

« Je me suis documenté, j’ai lu, et je dois beaucoup au livre d’Andrew Hodges, Alan Turing ou l’Énigme de l’intelligence. Je ne suis pas le premier à vouloir faire de Turing un “personnage”. Le film de Morten Tyldum sorti en 2014, Imitation game, a élargi le cercle de ceux qui le connaissaient, mais j’ai tenu à construire une pièce en oubliant ces modèles, en tentant de mettre en lumière ce qui m’avait le plus impressionné et ce qui me paraît le plus spécifiquement « dramatique », en m’en tenant aux faits, mais sans m’interdire une liberté certaine. Car, il faut bien le dire, cet homme demeure une énigme. »  (p. 57)

Comment ne pas ressentir un malaise devant une telle omission, aussi troublante qu’énorme ? Peut-être Benoît Solès doit-il beaucoup à Andrew Hodges… Mais il doit surtout beaucoup à Hugh Whitemore ! Pourquoi ne pas l’écrire ? Pourquoi revendiquer une pièce originale ? Un manque d’autant plus triste que les hasards de la vie ont voulu que Benoît Solès crée sa pièce à Avignon en juillet 2018, mois durant lequel est mort le dramaturge anglais.

Adapter n’est pas créer

Que La Machine de Turing reçoive le prix théâtre de la Fondation Charles Oulmont et l’Étoile du journal Le Parisien de la meilleure pièce de théâtre de l’année 2018, est peut-être mérité. Qu’il soit un spectacle de grande qualité, servi par un metteur en scène et un comédien hors-pair, nous nous en réjouissons pour tous les spectateurs.

Rappelons enfin que Benoît Solès a tout à fait le droit de procéder à une adaptation libre d’un texte étranger ; il ne serait pas le premier. Il existait même, en un temps pas si lointain (jusqu’en 2011, de mémoire), un Molière du meilleur adaptateur, qui connut de célèbres lauréats : Jean-Claude Grumberg, Pascale de Boysson, Jean-Claude Carrière, Zabou Breitman, Jean Poiret, Jean Piat… Signe qu’une adaptation peut être un véritable exercice littéraire et théâtral. Ce prix a malheureusement disparu aujourd’hui.

Reste d’une part qu’il faut rendre à César ce qui lui appartient et créditer honnêtement Hugh Whitemore quand il le mérite, sous peine de plagiat, d’autre part rappeler qu’un « adaptateur », aussi talentueux soit-il, ne peut se faire passer pour un « auteur francophone vivant », en dépit de la part écrite en propre.

Dans un contexte particulièrement fragile pour les auteurs, a fortiori les écrivains de littérature dramatique, il nous semble profondément injuste de tout mélanger et de fragiliser davantage une profession qui demanderait au contraire à être valorisée une bonne fois pour toutes.

Pierre MONASTIER

* Concernant les nominations dans cette catégorie, nous pourrions également nous interroger sur la pertinence de la présence de Virginie Despentes et de Christophe Honoré : l’adaptation de son roman n’est pas du fait de la première, mais de Vanessa Larray et Valérie de Dietrich ; quant au second, pour formidable que puisse être son spectacle, il saurait difficilement être qualifié de « auteur francophone vivant » pour Les Idoles, dans la mesure où sa pièce reprend en partie des textes écrits, notamment par ceux que le metteur en scène admire : Jean-Luc Lagarce, Hervé Guibert, Bernard-Marie Koltès, Serge Daney, Cyril Collard et Jacques Demy.

De telles confusions n’auraient pas lieu d’être si la catégorie de l’adaptateur existait toujours… En attendant, ce sont autant d’auteurs authentiques qui sont tristement évincés.

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Couvertures de Breaking the Code de Hugh Whitemore avec mention explicite et systématique de la biographie écrite par Andrew Hodges.

Hugh Whitemore, Breaking the Code

Hugh Whitemore, Breaking the Code

Hugh Whitemore, Breaking the Code



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1 commentaire

  1. J’apprécie ce travail minutieux.

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