Le jeune Quatuor Tchalik, accompagné par leur frère Dania au piano, fait justice à la musique de chambre de Reynaldo Hahn, trop injustement oubliée, du fait de la personnalité mondaine du compositeur et du manque de nouveauté de sa musique. Celle-ci compte pourtant de belles œuvres, autres que mélodiques, comme le prouve ce nouvel enregistrement en tout point réussi.

On retient souvent de Reynaldo Hahn (1874-1947) ses œuvres qui font intervenir le chant, la voix que le pianiste et compositeur formé notamment par Jules Massenet affectionnait particulièrement, sous diverses formes : mélodies, comédies musicales, opérettes, opéras… Dans le livret qui accompagne l’album que vient de sortir la fratrie Tchalik, le musicologue Philippe Blay rappelle cette phrase écrite par le « vénézuélien de Paris » à son ami le pianiste Édouard Risler : « Une chose seule m’intéresse, m’enthousiasme et m’obsède : la réunion de la littérature et de la musique ! » L’époque est aux salons mondais, aux chanteurs, aux mélodies… Nous en avons eu un exemple récent avec la parution d’un album consacré à quelques-unes des mélodies de Maurice Ravel, par le baryton français Victor Sicard et la pianiste catalane Anna Cardona.

Plus rares sont ses pièces pour cordes, et souvent plus tardives, à l’image de ses trois quatuors, dont le premier est composé entre 1939, alors que Reynaldo Hahn a déjà soixante-cinq ans. Les deux premiers, entièrement à cordes, figurent au menu de l’album ; seul le dernier, en sol majeur, que Reynaldo Hahn écrit à l’âge de soixante-douze ans, manque, un des violons devant effectivement céder sa place au piano.

Pour minoritaires qu’elles soient (une grosse quinzaine de pièces au total, à notre connaissance), les compositions pour musique de chambre n’en ont pas moins traversé la carrière de l’artiste. Il existe en effet un manuscrit autographe de 1891, pour piano et quatuor à cordes, intitulé non sans l’ironie de toute sa jeunesse, le compositeur n’ayant alors que dix-sept ans : Le Carnaval des vieilles poules.

Le Quatuor Tchalik et le pianiste Dania Tchalik nous donnent à entendre quelques œuvres plus anciennes du compositeur, dans un album qui alterne volontairement deux grands quatuors et un quintette avec de petites pièces : Romance en la majeur pour violon et piano (1901), Variations chantantes sur un air ancien, pour violoncelle et piano (1905) et Deux improvisations sur des airs irlandais pour violoncelle et piano (1911).

L’album s’ouvre donc avec le premier des deux quatuors à cordes, en la mineur, composé en 1939 au soleil de Provence, à Toulon, où le compositeur réside alors que bruissent déjà les premiers combats de la Seconde Guerre mondiale. Mais le conflit semble alors bien loin lorsque nous écoutons cette œuvre toute dominée par la vivacité – même dans la profonde douceur du troisième mouvement, l’andantino – et une forme de joie inébranlable que trace un sens mélodique sûr, résolument affirmé par le violon ; le dernier mouvement en est la sémillante synthèse, le Quatuor Tchalik s’en donnant à cordes joie pour nous faire ressentir ce qui nous apparaît – très subjectivement – comme une ultime célébration vitale.

Il y a dans la Romance en la majeur pour violon et piano qui suit, interprétée par Gabriel Tchalik (violon) et Dania Tchalik (piano), une forte réminiscence des mélodies composées par Reynaldo Hahn. Nous y retrouvons une narration mélodique caractéristique, qui entremêle avec douceur les deux voix instrumentales. Cette courte pièce est d’une paisible harmonie, d’une sérénité quasi inébranlable, d’une limpide stabilité – un éclair de gracieuse lumière en ces froides journées hiémales marquées par une interminable pandémie.

Le second quatuor à cordes, en fa majeur, est composé à Cannes, où le compositeur s’est notamment réfugié pendant la guerre. Achevé en 1943, il est particulièrement énergique, à l’exception du troisième mouvement. Nous sommes frappés par la tradition classique dans laquelle s’inscrit cette œuvre qui pourrait tout aussi bien être composée – dans ses grandes lignes – cinquante ans, voire un siècle avant, comme un vaste pied de nez à tous les apports des Debussy, Satie, Poulenc, Stravinsky, Milhaud… La sensibilité de Reynaldo Hahn est ici très marquée par une forme de romantisme à la Mendelssohn – pour ne citer que lui –, qui ne semble viser aucune originalité mais s’attache à une forme de pureté mélodique héritée de maîtres clairement identifiés.

Qu’il tempête ou tempère, Reynaldo Hahn est un compositeur de la réalité joyeuse, de l’évidence pure, comme si rien ne devait altérer l’irréfragable gaieté qui constitue le socle de son existence – lui qui connut pourtant l’exil dans son enfance, les horreurs de la Première Guerre mondiale (comme volontaire) et les sourdes menaces de la Seconde. Tient-il ce surprenant tempérament de sa famille aisée ou de sa fréquentation des salons mondains dont il disait ne pas être friand mais qu’il ne pouvait s’empêcher de fréquenter assidûment ?

Ses pièces sont d’une expressivité pétrie d’allégresse, même quand le sujet pourrait prêter à la mélancolie. Ainsi des Variations chantantes sur un air ancien pour violoncelle et piano (1905) et de ses Deux improvisations sur des airs irlandais pour violoncelle et piano (1911), les airs en question s’intitulant The Little Red-Lark (« la petite alouette rouge ») et The Willow-Tree (« le saule »).

L’album s’achève avec l’une des plus belles pièces du compositeur, son Quintette pour piano et cordes en fa dièse mineur (1917-1922), créé à la salle Gaveau le 28 novembre 1922. Une œuvre que les Tchalik connaissent bien puisqu’ils choisirent cette œuvre pour leur première apparition publique en 2013. D’aucuns s’accordent à penser, non sans raison d’ailleurs, qu’ils ont signé une interprétation faisant désormais autorité. C’est effectivement dans cette pièce que nous ressentons le plus le plaisir pris par la jeune fratrie française à jouer ensemble. Ils s’amusent des variations mélodiques, tantôt retenues, tantôt lyriques, de Reynaldo Hahn, conservant de bout en bout une remarquable harmonie entre les démonstrations des cordes et les affirmations du piano – une transposition littéraire que ne renierait pas le compositeur. Ce dernier écrit que son premier mouvement contient « l’effusion véhémente d’une âme agitée, un violent tumulte intérieur, tous les symptômes d’une passion fiévreuse ». Si l’indication dit explicitement « molto agitato e con fuoco », nous peinons cependant à percevoir la violence de ces mouvements intimes. Cela gronde bien un peu, mais dans une lumière continue, comme si Reynaldo Hahn ne pouvait s’exprimer musicalement que par une espérance inébranlable. Même la « tristesse profonde » du deuxième mouvement laisse penser au récit d’un combat intérieur déjà remporté, et rapidement balayé par le troisième et dernier mouvement, au triomphe manifestement éclatant et définitif. Une conclusion idéale, en somme, pour un compositeur de cette trempe.

Avec toute la fougue de leur jeunesse, les Tchalik – quatuor et piano – nous donnent à entendre un très bel enregistrement de la musique de chambre de ce compositeur qui, une fois mort, n’eut pas la pérennité de ses contemporains, non seulement du fait d’une réputation de « superficialité » qui mériterait d’être rediscutée, mais aussi d’un classicisme (indiscutable) à l’heure de multiples avant-gardes. Un bel et généreux album, à quelques jours de célébrer le soixante-quatorzième anniversaire de la mort de Reynaldo Hahn, le 28 janvier prochain.

Pierre MONASTIER
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Crédits photographiques : Steve Murez
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album Reynaldo Hahn Quatuor Tchalik Dania Tchalik ALK006 Alkonost ClassicAlbum : Reynaldo Hahn
Compositeur : Reynaldo Hahn
Œuvres : Quintette pour piano et cordes en fa dièse mineur (1917-1922), Quatuor à cordes n.1 en la mineur (1939), Quatuor à cordes n.2 en fa majeur (1943), Romance en la majeur pour violon et piano (1901), Variations chantantes sur un air ancien, pour violoncelle et piano (1905) et Deux improvisations sur des airs irlandais pour violoncelle et piano (1911).
Interprètes : Quatuor Tchalik et Dania Tchalik (piano)
Label : Alkonost Classic
Enregistrement : la Seine Musicale en décembre 2019
Durée : 82’07