Trop méconnues du grand public, les Mélodies de Maurice Ravel font pourtant régulièrement les honneurs de grands interprètes. C’est au tour du baryton français Victor Sicard de s’y frotter, et il le fait avec naturel, accompagné tout en délicatesse par la pianiste catalane Anna Cardona.

Si son œuvre musicale, à commencer par le mondialement connu Boléro ou encore son impressionnant Concerto pour la main gauche composé pour le pianiste virtuose Paul Wittgenstein, commanditaire de l’œuvre à Ravel, qui avait perdu son bras droit durant la Première Guerre mondiale, est célébrée, interprétée dans le monde entier, plus rares sont ceux qui connaissent Maurice Ravel le mélodiste. Pourtant, le compositeur basque n’a jamais cessé de composer pour la voix, accompagnée principalement du piano – parfois de cordes.

Des enregistrements majeurs existent, comme les interprétations du Don Quichotte à Dulcinée par le baryton-basse belge José van Dam ou par le baryton allemand et par ailleurs chef d’orchestre Dietrich Fischer-Dieskau. Chaque cycle vocal de Ravel a ainsi reçu les hommages de quantité de chanteurs de premier plan ; mais la reconnaissance auprès du grand public semble à reconquérir sans cesse, année après année. C’est d’ailleurs vrai pour toute la chanson française « classique » de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, le genre étant très rapidement accaparé par des chanteurs de variété, au sein d’un industrie musicale consacrée au divertissement.

Nous prenons un grand plaisir à découvrir et redécouvrir une belle partie de ces mélodies dans un nouvel enregistrement qui vient de paraître : Mélodies, interprétées par le baryton français Victor Sicard et accompagnées au piano par la Catalane Anna Cardona. Celle-ci fait le choix d’un accompagnement tout en délicatesse, d’une lenteur étudiée et excellemment exécutée, permettant de souligner avec douceur et finesse telle ligne mélodique ou un effet musical inattendu.

Découvert avec les Arts florissants au début des années 2010, participant depuis à des ensembles aussi magnifiques que Le Poème Harmonique de Vincent Dumestre ou Le Concert d’Astrée dirigé par Emmanuelle Haîm, Victor Sicard n’a pas la voix aussi grave qu’un José van Dam, ni le timbre profond de Dietrich Fischer-Dieskau ; heureusement, il ne s’essaye pas à les imiter. En harmonie avec le jeu d’Anna Cardona, il chante avec sensibilité, saisissant sans forcer ce phrasé propre à Ravel, avec un parfait naturel qui n’est pas sans rappeler celui d’un Gérard Souzay.

Lorsqu’il chante le Kaddisch, sa voix n’a pas l’évidence de celle d’Azi Schwartz, accoutumé depuis l’enfance aux neumes et inflexions propres au chant liturgique judéo-chrétien. Victor Sicard ne couvre pas pleinement les sons les plus graves, mais il sait contourner l’obstacle en conservant une justesse suave à toute épreuve. Plus encore sa véritable performance réside dans une forme de théâtralité que l’on peut ressentir ou plutôt imaginer à l’oreille.

Ces Mélodies rassemblent vingt-cinq chants composés durant près d’une trentaine d’années, entre 1906 et 1934, sur la base de chants populaires ou à partir de textes d’auteurs très différents, de Pierre de Ronsard à Paul Morand en passant par les poètes Évariste de et Paul Verlaine ou encore l’écrivain et dramaturge Jules Renard. Maurice Ravel a également composé une série de cinq mélodies populaires grecques, sur des textes traduits par l’écrivain franco-britannique d’origine grecque Michel Dimitri Calvocoressi (1877-1944), surtout connu pour des ouvrages sur la musique et ses biographies de compositeurs. Autant de provenances textuelles, autant d’influences venues de pays si différents, autant d’atmosphères différentes – comme un tour d’Europe aux frontières élargies, de l’Écosse à Israël.

Les compositions de Ravel sur les poèmes de Jules Renard (1864-1910), rassemblées sous le titre Histoires naturelles, sont une véritable réussite. C’est là que, admirablement servie par une Anna Cardona sereine et inébranlable, la voix de Victor Sicard trouve sa pleine amplitude, exécutant chaque variation et chaque nuance avec une plaisante habileté, notamment grâce à une prononciation rigoureuse des consonnes qui laissent jaillir distinctement le son, donc le sens. Nous les voyons, les entendons, les touchons presque, ces animaux que Jules Renard décrit tout en facétieuse poésie. Un vrai petit régal !

Pour terminer, je ne résiste pas à l’envie de citer la fin du poème « Aoua ». Pour le situer, précisons qu’Évariste de Parny (1753-1814), né sur l’île Bourbon, aujourd’hui La Réunion, lutta contre l’esclavage et écrivit une œuvre poétique d’une dizaine d’œuvres qui influença notamment l’écrivain russe Pouchkine.

« Nous avons vu de nouveaux tyrans,
plus forts et plus nombreux,
planter leur pavillon sur le rivage :
le ciel a combattu pour nous ;
il a fait tomber sur eux les pluies,
les tempêtes et les vents empoisonnés.
Ils ne sont plus, et nous vivons libres.
Aoua ! Aoua ! Méfiez-vous des blancs !
habitants du rivage
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On ne s’étonne pas que, selon le musicographe Manuel Cornejo qui signe le texte exégétique de cet album, la première – le 24 mai 1825 – de ces Chansons madécasses reprises à Évariste de Parny ait pu choquer. On s’étonne en revanche que les protestations vinssent du compositeur Léon Moreau, tandis que le ministre de la Guerre, ami de Ravel, applaudissait à tout rompre.

La cantatrice américaine Jessye Norman, morte l’an dernier, a donné de ces Chansons madécasses une version qui fit date. Très différente, l’interprétation vigoureuse qu’en donnent Anna Cardona et Victor Sicard n’en est pas moins réjouissante.

Pierre MONASTIER
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Ravel Mélodies Victor Sicard Anna CardonaAlbum : Mélodies
Compositeur : Maurice Ravel
Œuvres : Don Quichotte à Dulcinée, Deux mélodies hébraïques, Chansons madécasses, Cinq chants populaires, Cinq mélodies populaires grecques, Les Histoires naturelles, Ronsard à son âme, Sur l’herbe
Interprètes : Victor Sicard au chant et Anna Cardona au piano (avec Aurélien Pascal au violoncelle, et Anna Cardona à la flûte dans les Chansons madécasses)
Label : La Musica
Enregistrement : église protestante luthérienne de Bon-Secours, à Paris, en septembre 2019
Durée : 68’30
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