L’abondance et la paix

L’abondance et la paix
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Où notre très estival chroniqueur, ne voulant pas asséner que tout est foutu, entreprend de parler de choses qui n’existent plus.

RESTEZ CHEZ VOUS

« L’abondance et la paix enfantent des lâches », peut-on entendre dans Cymbeline. Ouvrons les yeux sur le monde alentour, tout corrobore cette demi-phrase shakespearienne.

La suite de la phrase ? « Dureté toujours est mère de hardiesse. » Il y a donc de l’espoir, hélas.

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« L’acteur aujourd’hui est à ce degré appauvri et ignorant, les époques qu’il vient de traverser ont été si veules et si peu dominées par les poètes qu’il n’a plus de technique, et qu’il joue indifféremment Victor Hugo, Musset, Marivaux et Molière et Corneille avec une sorte de ton et de diction passe-partout qui rappelle la sauce standard dont on use dans les wagons-restaurants pour accommoder les nourritures les plus diverses. »

Louis Jouvet, Le Comédien désincarné, 4 juin 1943.

Combien pourtant à lire Jouvet, 1943 nous semble un temps moins éloigné des poètes. L’idée sous-jacente, qu’il développe ailleurs, dans les relations faites de ses cours au Conservatoire (sa secrétaire étant… Charlotte Delbo), que la technique naît de la fréquentation des poètes est non seulement magnifique, elle est exacte. Je ne sais pas si une telle idée peut être vraiment entendue aujourd’hui. Peu importe, d’ailleurs.

Sans compter qu’il faudrait s’entendre sur ce cher mot de poète, dont Jouvet d’ailleurs ébauche une liste… dans laquelle un poète contemporain (oxymore) ne retrouverait sans doute point ses pères, et pour cause.

La critique consiste pour partie, ou devrait consister à examiner l’art, quand celui-ci justement prend ailleurs ses sujets. Ces temps-ci, plus que jamais, l’art croit prendre ses sujets dans l’actualité parce qu’il les prend souvent parmi les sujets de l’actualité médiatique, orientée et choisie selon les opinions de l’artiste.

Lequel ferait bien mieux de s’intéresser à des choses sur lesquelles il n’a pas d’opinion, ou plutôt sur lesquelles il peut indifféremment changer d’opinion, au gré de ses personnages. Car enfin, il faudrait bien que tout nous intéresse. Et il est plus à gagner en lisant les grands Anciens et les historiens, même légendaires (la méthode scientifique ou réputée telle nous importe ici bien peu). Du point de vue des histoires qu’il peut intéresser un dramaturge de traiter, La légende doréede Jacques de Voragine peut valoir Thucydide.

Les passions politiques sont fortes, en France. Bonaparte lui-même est sans doute encore trop récent, pour que l’on se sente dégagé tout à fait. Mais répondez : seriez-vous guelfe ou gibelin ? Et guelfe noir ou guelfe blanc ? Vous n’en savez peut-être rien, vous non plus. Et tant mieux. (Il y a quelque décence aussi à ne pas assommer d’emblée son semblable de ses convictions ; et partant, à s’adresser à tous, à tous ceux qui pourraient venir, et pas seulement au bon réseau des copains influents.)

Placez Dante à Florence juste avant son exil, trouvez l’intrigue et la mission, regardez les choix politiques s’offrant à lui, les revers, les trahisons, la mort et l’exil qui menacent : c’est toujours notre époque, c’est toujours d’actualité, mais nous voilà dépourvus de nos aprioris, et des opinions d’aujourd’hui qui nous disent : ici sont les bons, là les méchants. Conséquence : nous voyons mieux. Les caractères en disent plus long sur l’homme que les opinions.

Ou voyons ce que fait Claudel avec son Soulier de satin, et qu’il résume en tête de l’ouvrage d’une formulation merveilleuse : « L’auteur s’est permis de comprimer les pays et les époques, de même qu’à la distance voulue plusieurs lignes de montagnes séparées ne font qu’un seul horizon. »

Et l’actualité est là pourtant, qui n’est point passée par le filtre corrompu des médias et de nos opinions. Mais puisque je doute de l’intérêt que portent mes contemporains à la composition du poème dramatique, passons à autre chose.

C’est un art, d’ailleurs, s’il existait encore, qui ne se trouverait point de critiques. Et quand on voit ceux qui ont à charge de plébisciter (sic) les spectacles qui se vendent, tant mieux. Il faut bien admettre que même un mélodrame à la Hugo, si l’idée les traversait d’en chercher un dans la production actuelle, passerait au-dessus de leur tête.

J’aime aussi, à l’inverse, et beaucoup, cette manière qu’ont certains auteurs de prendre de front leur époque. Ils s’attaquent ordinairement à ses opinions les mieux admises et les laminent toutes, avec l’arme conjointement la mieux adaptée à leur esprit personnel et à l’ennemi qu’il faut terrasser. Au sommet, ce sont Aristophane et Molière, dont les démêlés avec les pouvoirs en place sont variés. Ces gens risquent leur peau, au sens propre (pas au sens du cabot narcissique toujours à deux doigts de se chier dessus avant d’entrer en scène) : ils manquent se faire tuer.

À suivre…

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique, qu’il tient depuis janvier 2018. Un recueil choisi de ces chroniques paraîtra aux éditions Corlevour en 2022.



 

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