“Le Moine noir” : la folie de Kirill Serebrennikov s’abat sur la Cour d’honneur

“Le Moine noir” : la folie de Kirill Serebrennikov s’abat sur la Cour d’honneur
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En ouverture du 76e Festival d’Avignon, Kirill Serebrennikov adapte avec force la nouvelle de Tchekhov dans la Cour d’honneur du Palais des papes. La créativité foisonnante de l’artiste russe explore les hallucinations jusqu’à la folie la plus totale, avec l’aide d’un mistral provençal bien décidé à assumer sa part imprévisible de mise en scène.

Courte nouvelle écrite par Anton Tchekhov, Le Moine noir raconte les hallucinations croissantes d’André Vassilitch Kovrine, un intellectuel surmené, parti se reposer à la campagne, avant de sombrer dans une folie qui emporte tout sur son passage, à commencer par sa femme Tania Pessotskaïa et son beau-père Iégor Sémyonitch Pessotski.

Pessotski – justement – est le serviteur de la terre, un horticulteur qui a consacré sa vie à la constitution d’un jardin luxuriant, paradis terrestre apparent et en réalité éphémère, où chaque fleur, chaque arbre, s’inscrit dans un ordre qui le précède et le contient.

Kovrine, engagé dans les différentes conquêtes de l’esprit (la liberté, le bonheur, la joie…), ne reste pas insensible aux appels chatoyants de ce « royaume aux couleurs tendres », mais il y voit une analogie de la condition humaine : il se compare à cet arbuste qui pousse droit et ferme, résistant aux vents cosmiques et aux inspirations singulières. Il aspire à une joie plus intense, une liberté plus vaste, une vérité plus haute. Il veut étreindre les réalités d’en bas (il épouse Tania) et dans le même temps conquérir le réel absolu, tel un surhomme, en un vague écho aux intuitions nietzschéennes.

C’est alors que surgit un étrange moine noir, Méphistophélès ou archange, révélation spectrale de l’errance ou dévoilement intime du désir.

Dans la foisonnante mise en en scène qu’en propose Kirill Serebrennikov, portée par un mistral qui amplifie le moindre effet, nous sommes tout d’abord surpris de ne pas reconnaître l’intégralité du texte de Tchekhov. Dans la première partie, Pessotski, le beau-père, est omniprésent, tandis que le moine noir n’est pas mentionné. Au commencement de la seconde partie, nous comprenons la perspective ; le metteur en scène est en train de nous raconter la même histoire, du point de vue des quatre protagonistes intervenant dans la nouvelle : le beau-père, Tania, Kovrine et, pour finir, le moine noir lui-même.

Autour de ces quatre êtres, sept chanteurs et huit danseurs incarnent le bruit du monde, le chant des morts, l’inextinguible désir intérieur, la folie d’une humanité qui refuse de s’humilier dans l’organisation universelle des êtres et des choses. Kirill Serebrennikov explore dans une danse à quatre temps ce que le texte inscrit en toutes lettres, à savoir l’effondrement extravagant d’un être aspirant à d’autres réalités que celles des sens. L’ordre même des quatre regards porte le crescendo de la démence qui s’empare du héros : le beau-père éructe mais ne comprend pas ; Tania souffre mais n’embrasse rien ; Kovrine sombre mais ne trouve nulle vérité définitive ; le moine noir, enfin, psalmodie des énigmes qui sont des coups de poignards plantés dans l’humanité offerte.

Il y a parfois l’une ou l’autre longueur, vite oubliée ; il y a aussi le jeu parfois criard, au risque de nous épuiser par moments. Mais le décor, le mélange des langues, les projections murales et – surtout – la magnifique présence de ces deux chœurs modernes, pour voix et pour corps, offrent une palette de jeux au metteur en scène russe qui ne se prive pas pour les pousser jusqu’au bout. Ce qu’il comprend de la nouvelle de Tchekhov n’est pas exprimé explicitement par le texte, mais semble paradoxalement contenu comme autant de possibles.

Le spectateur, selon sa croyance propre, pourra voir Kovrine – incarné par trois formidables acteurs différents – comme un homme libre contre la société médiocre (je tiens le pari que ce point de vue sera celui de la quasi-totalité du monde artistique). Il peut le voir aussi comme un idéaliste qui refuse la métaphysique, le réel offert au regard, qui refuse au fond de « cultiver son jardin ». Il peut le voir encore comme un individualiste qui fait passer ses envies individuelles avant toute relation humaine, jusqu’à détruire sa famille. Il peut voir enfin Kovrine comme un être pris dans sa logique, au même titre que tous les autres personnages, telle une fatalité qui s’abat impitoyablement et nécessairement sur ces morts en sursis. « Ce qu’il y a de terrible dans le monde, c’est que chacun a ses raison », selon la formule d’Octave dans La Règle du jeu de Renoir.

Tout cela peut être vrai… et bien plus encore. La nouvelle de Tchekhov supporte toutes nos projections interprétatives. En cela, Kirill Serebrennikov est parfaitement fidèle à son aîné.

Ce spectacle est joué au festival d’Avignon jusqu’au vendredi 15 juillet et partira en tournée dans toute l’Europe. Il sera notamment au théâtre de la Ville, à Paris, du 16 au 19 mars 2023.

Pierre GELIN-MONASTIER

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En savoir plus : distribution et tournée

Le Moine Noir, Kirill Serebrennikov, 2022 (© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon)

Le Moine Noir, Kirill Serebrennikov, 2022 (© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon)



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