Philippe Touzet, conseiller à la culture pour les Artistes-Auteurs

Philippe Touzet, conseiller à la culture pour les Artistes-Auteurs
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Philippe Touzet vient d’être nommé, au ministère de la Culture, conseiller pour les Artistes-Auteurs. Ou pas…

Arrêt Buffet

Julien ouvre la porte et d’un geste de la main me fait signe d’entrer. Je dois avouer que je suis un tantinet surpris. Je fais quelques pas dans la pièce. L’impression d’être un voyageur spatio-temporel. Julien perçoit mon étonnement.

– C’est flashy !

C’est le moins qu’on puisse dire. D’entrée, ce qui surprend, à la limite de l’évanouissement, c’est la tapisserie. Des grosses fleurs avec des pétales orange, le pistil bleu, la tige mauve, le tout sur un fond vert. C’est dans ces moments-là qu’on regrette de ne pas être daltonien.

Julien poursuit sa visite guidée.

– En fait, ce bureau est resté inoccupé pendant plusieurs décennies. Au ministère, ils ne savaient pas quoi en faire. Ils avaient même perdu la clef. Et puis bon, il se sont dit qu’ils allaient créer un poste de conseiller à la culture pour les Artistes-Auteurs…

– Pourquoi ?

– Je ne sais pas. Parce que franchement, entre nous, pendant des années et des années, il n’y avait pas de conseiller pour les Artistes-Auteurs et maintenant qu’il y en a un…

– On voit pas la différence…

– C’est ça…

Allez, soyons fous, on va se faire un petit flash-back littéraire. Un retour en arrière de quelques heures. Je suis devant mon ordinateur ou plutôt c’est lui qui est devant moi. J’écris, je fais un petit tour sur Facebook, j’écris, je consulte mes mails, j’écris, je vais sur le site de L’Équipe, j’écris, je retourne sur Facebook pour voir si on a liké ma vidéo avec le chien qui regarde un match de foot, j’écris, le téléphone sonne… Tiens, c’est le secrétariat de la ministre de la culture ? La dernière fois qu’ils m’ont appelé, c’était pour m’inviter à déjeuner avec Roselyne… Peut-être que là, comme c’est une nouvelle ministre, ils vont m’inviter pour l’apéro… Peut-être que je suis en train de devenir un rituel pour ministre de la culture ? Avec le prochain, on va se faire un barbecue saucisse-merguez avec vue sur les colonnes de Buren. Et une soirée pyjama avec celui ou celle d’après.

– Monsieur Touzet ?

– Oui…

– Madame la ministre souhaiterait s’entretenir avec vous, ce soir, rue de Valois, à 18 heures… Est-ce que c’est possible pour vous ?

– Non, ça va pas être possible du tout. Je suis à l’enterrement de mon père et après je vais chez le vétérinaire pour faire piquer mon chien…

J’ai dit oui. Et quelques heures plus tard, je suis dans le bureau de la ministre.

– Je vous remercie, monsieur Touzet, d’accepter le poste de conseiller à la culture pour les Artistes-Auteurs…

Je me retourne vers le dircab, (entre happy fews, on dit dircab parce que directeur de cabinet, c’est has been…), euh… De quoi on parle ?

– Je suis certaine que nous ferons du très bon travail…

Où sont les cacahuètes ?

– C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur…

Le dircab saisit, à mon regard, qu’il y a un léger problème. Il me fait un petit signe discret que je ne comprends pas… Un autre signe plus ample, plus visible mais que je ne comprends toujours pas. On n’emploie peut-être pas le même langage des signes. Il se penche vers moi.

– On en parle après…

Ça, c’est sûr, on va en parler après ! Justement, ça tombe bien, nous sommes « après ». Dans un couloir désert, ce qui n’est pas étonnant au ministère de la Culture. La plupart du temps, quand vous croisez quelqu’un, c’est parce qu’il revient de la machine à café. Et que vous, vous allez à la machine à café.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de conseiller ?

Le dircab blêmit.

– Mais… Mais on ne vous a rien dit ?

– Je croyais que j’étais invité à l’apéro !

Le dircab devient tout rouge.

– Quoi ? Mais non… La secrétaire ne vous a rien dit ?

Un type passe avec un gobelet en carton. De la fumée au bout des doigts.

– La secrétaire ne m’a rien dit, votre adjointe ne m’a rien dit, votre cheffe de cabinet ne m’a rien dit. La seule personne avec qui j’ai eu un dialogue constructif depuis que je suis là, c’est le gardien à l’entrée qui a pris ma carte d’identité et qui, en échange, m’a donné un badge !

– Il vous va très bien…

Le dircab ne sait plus ce qu’il dit.

– Et vous non plus, vous ne m’avez rien dit !

Le dircab s’éclaircit les idées et la gorge en même temps.

– Vous avez été nommé conseiller à la culture pour les Artistes-Auteurs…

– C’est une blague ?

– Pas du tout…

Je blêmis, je rougis, je jaunis… Un caméléon passerait par-là, il me prendrait pour son grand frère.

– C’est pas une blague ?

– Je vous assure que non.

Silence. Le ministère de la culture est reconnu pour la qualité de son silence. Dans un quartier calme, situé en centre-ville, à proximité des commerces.

– Qui a proposé mon nom ?

– Je ne sais pas…

– C’est pas vous ?

– Non, non, c’est pas moi… J’y connais rien en Artistes-Auteurs.

– La ministre ?

– Non… Elle n’a pas d’amis Artistes-Auteurs…

Une jeune femme passe, les bras chargés de dossiers. Elle a dû se tromper d’immeuble.

Le dircab tapote frénétiquement sur son portable.

– Ne vous inquiétez pas, je vais chercher et je vais trouver… Alors Philippe Touzet…

– Ne cherchez pas à mon nom, je ne me suis pas nommé tout seul !

– Non, c’est pas ça… Je voulais me rafraîchir la mémoire… D’après ce que je vois, vous êtes tout à fait habilité pour occuper ce poste….Vous êtes président des Écrivains Associés du Théâtre…

– Ça fait plus de trois ans que je ne suis plus président des E.A.T…

– Ah… Mais vous êtes à la commission Théâtre du Centre national du livre ?

–  Ça fait presque deux ans que je ne suis plus membre de la commission Théâtre…

Je sens que le dircab est en train de perdre pied… Je vois arriver le coup de grâce à trois kilomètres. Il arrive très vite. Sur les chapeaux de roues.

– Et… Vous êtes toujours membre du jury du Grand Prix de littérature dramatique ?

Là, je sens qu’il faut que je lui parle doucement, très gentiment. Je sens qu’à tout moment, il peut vomir sur mes godasses.

– Ça fait au moins cinq ans que je ne fais plus partie de ce jury…

Le dircab accuse le coup. Avant d’accuser quelqu’un d’autre. La secrétaire est en pole position.

– Vous… Vous n’avez plus aucune fonction ?

Il a l’air plutôt sympathique, cet homme-là. Pas bien méchant. J’aimerais lui dire oui mais…

– Non…

La jeune femme repasse, les bras chargés de dossiers, c’est bien ce que je pensais, elle a dû se tromper d’immeuble. Ou alors personne n’a voulu de ses dossiers. Le dircab… Il m’a dit son nom mais je ne m’en souviens plus, désolé… Le dircab se redresse brusquement. Son visage s’illumine. Quand il sera viré pour avoir facilité l’infiltration d’un infâme gauchiste au sein de l’organigramme du ministère de la Culture, il pourra toujours se reconvertir dans l’éclairage public.

– Mais si ! Mais oui ! Vous avez une fonction !

– Ah bon ?

– Vous êtes conseiller à la culture !

Je ne l’avais pas vue venir celle-là ! Je serais eux, je vérifierais les machines à café… Y a peut-être un souci de ce côté-là. Un microbe, une bactérie qui attaque sournoisement les neurones…

– Ça serait quand même bien de savoir qui a proposé ou appuyé ma nomination ?

– Vous êtes en bon termes avec les organismes de gestion collective, la SACD, tout ça ?

– En excellents termes.

– Alors, c’est sûrement eux…

– Sûrement…

Un type en blouse bleue passe avec un aspirateur dans la main droite et un balai dans la main gauche. Un anxieux de nature. Ou alors un perfectionniste. Un méticuleux de la poussière. En parlant de poussière, ce n’est pas le moment de la mettre sous le tapis.

– Vous savez que je ne suis pas franchement de votre bord politique…

– Quand quelqu’un vient au ministère en blue-jean, basket et T-shirt, il y a très peu de chances qu’il soit de notre bord politique…

– Vous direz à la ministre que je suis très honoré mais que je suis dans l’obligation de refuser cette nomination…

Je peux dire des longues phrases quand je veux…

– On a évoqué avec vous le montant de la rémunération mensuelle ?

Le dircab est un finaud. Le Machiavel de la rue de Valois. Il va falloir jouer serré.

– Non…

Il se penche à mon oreille. Une longue suite de chiffres glisse le long de mon conduit auditif…

– Ah oui quand même…

Petit sourire satisfait du dircab. Le Florentin de la rue de Valois.

C’est dans ce genre de situation que je me rends compte que je suis extrêmement corruptible.

– Allez viens dans mon bureau…

Il me tutoie. Ça y est, on est potes… Nous marchons, côte à côte, dans les couloirs sans être dérangés et sans déranger personne. La circulation est fluide en fin de journée. Le reste de la journée aussi.

– Je vais faire appeler Julien. C’est l’ancien conseiller culture pour les Artistes-Auteurs…

– Il n’est pas trop amer de quitter le ministère ?

Le dircab pose sa main sur mon épaule. Je fais partie de la Team.

– Non, c’est une promotion… Il est muté au Mobilier national en charge des bibliothèques en acajou et des tables de cuisine en formica.

Ou alors, c’est la clim… Un virus dans la clim qui paralyse certaines fonctions du cerveau entraînant ainsi de sévères troubles cognitifs.

Fin du flash-back littéraire. Particulièrement réussi, en toute objectivité. Retrouvons, avec un enthousiasme modéré, les seventies. Et ses tapisseries sobres et dépouillées.

– Et… Julien, c’est normal, sur le bureau, le minitel et le téléphone à cadran ?

– La pièce a été classée au patrimoine… On peut rien toucher.

– Y a au moins le wi-fi ?

– Sur le balcon, c’est pour ça, j’ai fait installer une petite table de bistrot avec une chaise…

– Ça doit être sympathique au mois de décembre…

Julien a déjà regardé sa montre, deux trois fois. Il est pressé de faire partie du Mobilier.

– Je te conseille de venir avec ton ordinateur portable… Parce qu’ici, comme c’est une pièce des années soixante-dix, classée au patrimoine… Ce que je veux dire, c’est que dans les années 1970, ils n’avaient pas inventé l’ordinateur, tout du moins pour le grand public, alors le ministère n’a pas affecté d’ordinateur pour ce bureau…

– C’est pratique…

– Tu fais comme moi, tu t’embêtes pas, tu réponds pas aux mails et puis voilà… Ou alors, de temps en temps, le matin, après m’être lavé les dents ou le soir quand j’arrive pas à trouver un bon film sur Netflix… Quelque part, c’est pas mal parce qu’au bout de deux trois mails, je m’endors…

Le bureau ressemble à un gros crapaud métallique. Massif et court sur pattes. Avec trois tiroirs sur le côté droit. Dans le premier tiroir, des mots croisés et des sudokus. Dans le deuxième, des Paris Match. Dans le troisième, une paire de godasses. Pour homme.

– T’as oublié tes chaussures…

– Elles ne sont pas à moi… Elles ont toujours été là depuis les années 1970… Et comme le bureau est classé au…

– Au patrimoine, oui, j’ai compris…

C’est peut-être la cafétéria… L’ingestion de produits avariés sur une longue durée peut créer des lésions cérébrales irréversibles…

– Bon, Philippe, il faut que j’y aille, j’ai rendez-vous chez le coiffeur, mais avant de partir je voulais te dire… Pour les réunions avec les Artistes-Auteurs, t’en fais une tous les 6 mois, c’est largement suffisant… Tu les invites bien tous ensemble et tu verras, c’est incroyable, ils passent leur temps à s’étriper entre eux… T’as rien à faire. C’est même pas drôle. Évite quand même de parler du rapport Racine. Ce sont des artistes, ils sont versatiles, ils peuvent se retourner et se regrouper contre toi à la vitesse du vent… Y a d’autres trucs à éviter… Si t’es dans le doute, contacte la SACD ou le Syndicat national de l’édition, ils te diront quoi faire… Allez, je te claque la bise ! Ciao !

Et il s’en va. C’est sûrement la première fois qu’il marche aussi vite dans les couloirs du ministère de la Culture. Dehors, le soleil, astre magnanime, offre une belle couleur aux colonnes de Buren. Il efface d’un coup de nuage une teinte orange un peu trop criarde, un peu trop seventies. Comme je le comprends… Je suis là pour combien de temps ? Un an… Un an et demi… Dès demain matin, je m’y mets. À fond. Surtout ne pas perdre de temps. Étudier et connaître le dossier dans ses plus petits détails.

Je me verrais bien chargé de mission pour la promotion du confit de canard à l’international.

Philippe TOUZET

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



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