Les origines chrétiennes de l’Économie Sociale forment un angle mort dans la littérature historique ou didactique qui lui est consacrée. Or l’expression « économie sociale » apparaît dès l’encylique Rerum Novarum, qui a fondé la doctrine sociale de l’Église. Ces deux mots, lourds de sens, se prêtent à diverse interprétations possibles…

 Actualité de l’économie sociale

Les origines chrétiennes de l’Économie Sociale forment un angle mort dans la littérature historique ou didactique qui lui est consacrée. C’est sans doute une conséquence de l’extrême segmentation du monde académique : les spécialistes de l’histoire religieuse n’ont aucun tropisme pour l’économie, et les spécialistes des questions sociales se recrutent parmi des gens qui n’ont jamais reçu d’éducation religieuse et qui n’ont jamais pensé qu’ils pouvaient avoir là-dessus des lacunes de connaissances à combler. Bien entendu, il existe des exceptions, et je me flatte d’en fréquenter. Il n’en demeure pas moins que la majorité des textes qui font quelque autorité en matière d’Économie Sociale brillent par leur totale inculture sur ce sujet.

Le pire est que leurs rédacteurs, qui ignorent tout du christianisme comme de l’histoire de l’Église, n’imaginent pas un seul instant qu’il pourrait leur être utile d’en apprendre quelques rudiments. Cela leur éviterait pourtant de se fabriquer des catégories d’analyse absurdes, et d’en tirer des conclusions qui ne le sont pas moins. Mais j’aurais mauvaise grâce à être trop sévère avec eux. Je me suis surpris moi-même en flagrant délit prolongé de grave contresens.

Ainsi j’avais, des années durant, entendu, puis admis et répété sans le vérifier, que Rerum Novarum voulait dire Des Choses Nouvelles, c’est à dire que l’Église, constatant que la société avait changé, s’était mise à l’étude de la question sociale, une nouveauté pour elle. En soi, ce constat n’est guère flatteur ; cela laisserait entendre que le Vatican a attendu 1891 pour prendre la mesure de la misère ouvrière. Soit soixante après la publication des premiers travaux du vicomte Alban de Villeneuve-Bargemon, en qui l’on peut voir le précurseur du catholicisme social. Soixante ans qui en valent en fait bien plus, vu le nombre de bouleversements politiques et de guerres qui ont remodelé l’Europe pendant cette période, vu l’apparition du chemin de fer, de la navigation à vapeur, du télégraphe, de l’éclairage au gaz… Le monde avait totalement changé, et l’Église aurait mis tout ce temps pour y voir des choses « nouvelles » ? Cela n’a aucun sens, et cependant j’y ai cru, parce que tout le monde autour de moi y croyait.

Villeneuve-Bargemon avait effectivement dénoncé l’exploitation de la classe ouvrière par le système capitaliste naissant (et plus spécialement le travail des enfants), dès avant que Pierre Leroux ne crée ex nihilo le mot de socialisme. Mais la question n’est pas ici de savoir qui, des légitimistes, des saint-simoniens ou des différents courants socialistes a été le premier ou le plus combatif sur tel ou tel chapitre des luttes sociales. Il s’agit simplement de rappeler qu’aux premières lignes il y a toujours eu des penseurs et des réalisateurs catholiques, certains plutôt libéraux, certains plutôt ultramontains, en fait d’une large diversité de situations, et que toutes les choses nouvelles ont touché des gens d’Église dès leur apparition et non soixante ans plus tard.

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Publiée le 15 mai 1891, l’encyclique du pape Léon XIII qui est à l’origine de la doctrine sociale de l’Église commence par les deux mots, Rerum Novarum, par lesquels on la désigne aujourd’hui. Mais la nommait-on ainsi depuis l’origine ? Je ne sais, ce serait à vérifier. D’autre part, la toute première phrase du texte dans la version française s’achève par les deux mots économie sociale.

Les mots « Rerum novarum », dans le contexte de cette première phrase, n’ont pas de signification essentielle et n’annoncent en rien l’objet des développements qui vont suivre. C’est la structure de la phrase latine qui les a placés là et il faudrait se garder de présenter ces « choses nouvelles » comme une volonté du Saint Père de renverser la table, de faire fi de la Tradition et d’admettre que « rien ne sera plus jamais comme avant ». Je caricature, mais c’est aussi ce que j’ai souvent lu et entendu.

En revanche, les mots « économie sociale » sont lourds de sens et constitueraient une parfaite introduction à la problématique de l’encyclique toute entière. Je n’irais pas jusqu’à suggérer d’en changer le nom, et de prendre la fin de la phrase à la place du début… Mais je me suis amusé à comparer cette première phrase d’une langue à l’autre. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a une large variété d’interprétations possibles.

Il semble, mais je ne m’avance pas outre mesure, que la rédaction première de Léon XIII ait été la version en langue italienne, et ce n’est qu’ensuite que celle-ci a été traduite en latin.

Le site du Vatican publie l’encyclique en sept langues. Outre l’italien et le latin, on y trouve le français, deux autres langues latines qui sont l’espagnol et le portugais, puis l’anglais et enfin le hongrois. J’imagine que ces sept versions ont été officialisées au moment de la première édition, et que les traductions en allemand et en polonais, ou en d’autres idiomes (mais je n’ai regardé que ces deux-là), ne sont venues qu’après, et en tous cas n’ont pas le même statut que les sept premières.

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Le texte italien est très concis. On n’y sent pas évoquer les « choses nouvelles » comme des choses qui seraient déjà là, au sens de bouleversements dont il faille absolument tirer les conséquences, de phénomènes jusqu’alors inconnus qui nous obligeraient à penser différemment, mais simplement de la « nouveauté » qui fait l’objet d’un « désir ardent » des populations. En sabir moderne, on parlerait de « volonté de changement ». Et il est fatal que ce désir, qui s’était jusqu’ici exprimé dans l’ordre de la politique, le fasse également dans un ordre voisin, celui de l’économie sociale. Sous-entendu : je vais, l’Église va, par ma plume, répondre à ce désir, et préciser le contenu de sa doctrine en matière d’économie sociale.

Ou, en allant plus loin : les révolutions politiques n’ont pas apporté aux peuples les bénéfices qu’ils en attendaient. Or dans ce domaine, l’Église avait un devoir de prudence, laissant à César ce qui est à César. Les peuples, et en particulier les ouvriers, ont désormais compris que c’est dans la sphère économique, l’organisation sociale de la production et la répartition des richesses qu’il faut porter le changement. Et là, l’Église a son mot à dire et se doit d’intervenir. Tout ceci est parfaitement résumé en peu de mots, et ce sont les deux derniers qui importent le plus :

L’ardente brama di novità che da gran tempo ha cominciato ad agitare i popoli, doveva naturalmente dall’ordine politico passare nell’ordine simile dell’economia sociale.

Si l’on était resté à cette version d’origine, le mot « novità » aurait été vite oublié et on aurait retenu d’abord les mots « economia sociale ». Mais il y a eu la traduction en latin…

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Par rapport à l’italien, le texte latin est beaucoup plus lourd et fait penser à ces thèmes besogneux dans lesquels l’élève, soucieux de traduire tous les mots, en vient à faire des nœuds à ses phrases. Pour sûr, ce n’est pas du Tacite ! Mais je sais bien que l’adaptation des réalités actuelles (ici, celles de 1891) à une langue morte est toujours un exercice ardu et artificiel.

Rerum novarum semel excitata cupidine, quae diu quidem commovet civitates, illud erat consecuturum ut commutationum studia a rationibus politicis in œconomicarum cognatum genus aliquando defluerent.

D’emblée on perçoit comme un glissement des mots : « excitata cupidine » sonne plus violemment que « ardente brama », et les peuples sont devenus des cités. Quant à l’économie, certes le mot a existé dans le monde antique (c’est le titre d’un traité de Xénophon), mais dans un sens qui nous a plus donné en langue moderne l’économe (organisateur, comptable, logisticien) que l’économiste. Quant à la traduction de « novità », génitif ouvrant la phrase et donc toute l’encyclique, c’est la source et la cause de toutes nos incompréhensions… Cicéron employait « res novae » dans le sens de changement politique, voire de révolution ; c’est sans doute ce qui a guidé le traducteur.

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Le texte français est directement calqué sur l’italien, mais n’en a ni l’élégance ni la concision. Les res novae sont devenues de sages innovations, les peuples sont devenus des sociétés et les « ordres » se sont scindés en « régions » et en « sphère », ce qui en rompt la symétrie (comme en latin où l’on trouve d’un côté « ratio » et de l’autre « genus »).

La soif d’innovations qui depuis longtemps s’est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l’économie sociale.

L’anglais se distingue fortement de l’italien. Foin des pudeurs et des bienséances, les nouveautés et autres innovations font place à la révolution, rien de moins, alors que les peuples deviennent les « nations du monde ». L’économie sociale disparaît (mais cent trente ans plus tard, la langue anglaise ne la connaît toujours pas…) au profit d’une « économie pratique » sans doute censée s’opposer à l’économie politique.

That the spirit of revolutionary change, which has long been disturbing the nations of the world, should have passed beyond the sphere of politics and made its influence felt in the cognate sphere of practical economics is not surprising.

L’espagnol se réfère lui aussi à la révolution, plus précisément au « prurit révolutionnaire ». Cicéron, reviens, l’affreux Catilina est à nos portes ! L’économie se suffit à elle-même, ni sociale, ni pratique ; les peuples sont les peuples, et la phrase est bien longue.

Despertado el prurito revolucionario que desde hace ya tiempo agita a los pueblos, era de esperar que el afán de cambiarlo todo llegara un día a derramarse desde el campo de la política al terreno, con él colindante, de la economía.

Quant au portugais, c’est un décalque exact du français.

A sede de inovações, que há muito tempo se apoderou das sociedades e as tem numa agitação febril, devia, tarde ou cedo, passar das regiões da política para a esfera vizinha da economia social.

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Je fais un bref détour par deux langues qui ne figurent pas dans la publication d’origine. J’ignore de quand datent ces traductions, si elles suivent de peu les sept premières ou si elles ont eu le temps de prendre en compte les réactions et commentaires qui ont répondu à l’encyclique.

En allemand, les choses nouvelles ont perdu leur statut de génitif pour devenir le sujet de la phrase. Elles s’expriment comme « l’esprit de la nouveauté » qui se contente de traverser les peuples, hors de toute soif, de toute fièvre ardente, a fortiori de toute « cupidité excitée ». Il y a en revanche un élément nouveau, d’extrême importance : en se déployant dans la sphère politique, cet esprit de nouveauté y a produit des effets désastreux. Et le voilà ensuite qui vient, en toute bonne logique, se saisir de l’économique. Cette idée est totalement absente du texte italien ! Par ailleurs, le terme pour désigner l’économie est Volkswirtschaft, c’est à dire l’économie politique, et non Wirtschaft qui désignerait, comme dans le texte anglais, voire comme dans le texte latin, l’économie de tous les jours, la conduite des affaires, l’exploitation d’une entreprise :

Der Geist der Neuerung, welcher seit langem durch die Völker geht, mußte, nachdem er auf dem politischen Gebiete seine verderblichen Wirkungen entfaltet hatte, folgerichtig auch das volkswirtschaftliche Gebiet ergreifen.

La version polonaise se tient au plus près de l’italien. L’économie y est sociale ; et il s’agit d’économie (gospodarstwa) au sens latin, le ménage, la gestion de la maison, l’exploitation agricole, non la science économique. On a à la fois le pratique (texte anglais) et le social.

Raz zbudzona żądza nowości, która już od dawna wstrząsa społeczeństwami, musiała w końcu swą chęć zmian przenieść z dziedziny polityki na sąsiednie pole gospodarstwa społecznego.

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En résumé, les mots rerum novarum sont secondaires et leur sens varie fortement d’une langue à l’autre. Ils peuvent désigner l’esprit révolutionnaire comme le simple désir de nouveauté. Il est en tous cas deux interprétations communes et totalement fausses, d’une part celle qui désigne des évolutions extérieures, nouvelles, auxquelles il faut s’adapter, et d’autre part la volonté de changer de méthode ou de discours, de faire du neuf.

En revanche les mots Économie Sociale sont centraux. Ils sont explicites dans la version italienne d’origine, et repris en français, en portugais et en polonais. Les versions allemandes et anglaises s’en écartent, chacune de son côté, tandis que la version espagnole reste incertaine.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.