Les réseaux et collectifs culturels ont un rôle important à jouer pour lutter contre les rapports structurels de domination qui continuent d’exister aujourd’hui. En témoigne la faible visibilité des femmes dans les institutions culturelles. Entretien avec Cécile Offroy, sociologue à l’Université Sorbonne Paris Nord et responsable d’études à Opale

Si les droits culturels s’installent de plus en plus dans le paysage, ils demeurent incompris de bien des acteurs de la culture. Des rapports structurels de domination continuent d’exister, qui concernent aussi bien les rapports de classe, de race que de genre. Pour Cécile Offroy, sociologue à l’Université Paris-XIII et responsable d’études à l’association Opale, les collectifs et réseaux professionnels ont indéniablement un rôle à jouer.

Cet enjeu fait l’objet d’une table ronde à l’occasion de POP MIND, qui se déroule à Orléans en ce moment et jusqu’au 7 octobre, rassemblant plusieurs centaines de professionnels de la culture.

Entretien avec Cécile Offroy.
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Depuis la déclaration de Fribourg en 2007, les droits culturels ont fait leur trou dans les débats, la réflexion collective et même les lois françaises. Ils semblent pourtant encore bien méconnus ou incompris des artistes. Comment l’expliquez-vous ?

Les droits culturels font référence à une définition de la culture qui n’est pas du tout celle du secteur professionnel dépendant du ministère de la Culture, qu’on associe spontanément aux arts et aux lettres, parfois à la connaissance académique. Les droits culturels ont une conception très vaste – on pourrait dire anthropologique – de la culture, regroupant à la fois les modes de vie, les croyances, les façons d’habiter, les formes d’éducation… Cela implique deux conséquences : d’une part, la culture ne prend pas en compte que le seul secteur professionnel ; d’autre part, cela vient interroger la manière dont certaines dimensions de la culture sont ou non intégrées aux politiques culturelles. La ville de Montréal a par exemple inclus la gastronomie dans ses compétences culturelles alors qu’en France, elle relève du ministère de l’Économie. Par conséquent, cette définition fait qu’il n’y a pas que les acteurs culturels qui sont censés s’en saisir : certains le font, mais pour d’autres, cela reste assez étranger parce que la culture ainsi définie leur semble éloignée de leur cœur de métier.

N’y a-t-il pas aussi des freins qui expliqueraient cet état des lieux ?

Il y a effectivement des tas de freins que nous avons pu repérer ces dernières années… Cela va de la crainte du communautarisme à la peur pour la liberté de création et de programmation, en passant par la crainte du relativisme ou d’un universalisme un peu ethnocentré. Mais ce qui est intéressant, c’est que lorsqu’on regarde les acteurs qui se saisissent des droits culturels comme d’un levier pour la réflexion et pour l’action, on constate que ce sont des acteurs qui y trouvent une forme de visibilité sur des façons d’agir qui jusque-là étaient assez invisibles. Et plus généralement, ce qui m’intéresse avec les droits culturels, c’est la manière dont ils viennent interroger les rapports de domination culturelle.

C’est-à-dire ?

Eh bien par exemple, il y a les rapports de domination économique : certaines ères culturelles ont les moyens d’imposer et de diffuser massivement leurs modèles, leurs références, alors que d’autres, non. Il n’y a qu’à regarder Hollywood qui a une puissance de production de masse, sans commune mesure avec les cultures amérindiennes. On peut aussi penser aux enjeux de dominations symbolique et sociale. Prenons l’exemple de la légitimation du rap dans la sphère de l’expertise artistique : ce simple sujet pose des enjeux de genre, de race, de classe sociale… Autant de rapports de dominations qu’il faut examiner. C’est là qu’interviennent les droits culturels, qui affirment deux principes fondamentaux : tout un chacun est porteur de culture, de sorte qu’il n’existe pas de gens éloignés de la culture, et toutes les cultures se valent en droit et en dignité.

À l’occasion de POP MIND 2021, vous intervenez dans une table ronde sur le thème : « Collectifs et réseaux : à quand l’égalité ? ». Il est question ici de l’égalité entre hommes et femmes. Certains prétendent que si la situation évolue lentement, on ne peut pas tout changer du jour au lendemain et que le secteur artistique, quoi qu’on en dise, est l’un de ceux qui mutent le plus vite. Partagez-vous cette analyse ?

Non, pas du tout. Il n’y a qu’à regarder les derniers chiffres du ministère de la Culture qui datent de 2020 ! Là où ça progresse très vite, c’est dans l’audiovisuel public, qui fait un peu figure d’exception. Mais pour le reste, la progression n’est pas évidente : on a seulement 4 % d’enseignantes dans les conservatoires à rayonnement régional, 9 % de directrices d’établissements publics du spectacle vivant (centres dramatiques ou chorégraphiques, théâtres et opéras nationaux), 9 % de femmes à la tête des cent plus grandes entreprises culturelles de France par leur chiffre d’affaires, 13 % de directrices de scènes de musiques actuelles, 25 % de femmes DRAC… Et là où l’on atteint des sommets, c’est 30 % de directrices de scènes nationales, soit moins d’un tiers ! Selon moi, même si ça bouge par endroits, on est plutôt dans une forme de stagnation que de progression.

À vous entendre, nous percevons la stagnation mais pas les endroits où ça bouge, hormis dans l’audiovisuel : y a-t-il des signes positifs aujourd’hui ?

Oui, évidemment. Depuis 2013, des saisons « égalité » ont été mises en place dans certaines régions pour rééquilibrer les programmations. Certains orchestres régionaux qui ont mis en place des auditions derrière paravents ont par ailleurs augmenté sensiblement la part des femmes instrumentistes dans leurs effectifs. Il faut aussi noter la feuille de route pour l’égalité dont s’est doté le ministère de la Culture pour les années 2019-2022 : il s’est notamment fixé des objectifs nationaux de progression de la part des femmes dans les structures labellisées.

Quel est donc le rôle des réseaux dans la lutte contre ces inégalités ?

Pour vous répondre, j’aimerais commencer par un exemple : pourquoi y a-t-il si peu de femmes dans le jazz ? Est-ce un problème de talent ou parce qu’il y a des processus de domination qui sont ancrés de manière profonde ? Si les femmes instrumentistes de jazz ont beaucoup de mal à trouver du boulot, ce n’est pas parce qu’elles jouent plus mal, mais parce qu’elles ne sont pas insérées dans les réseaux de cooptation qui sont des réseaux affinitaires à dominante masculine.

La FEDELIMA [Fédération des lieux de musiques actuelles, NDLR] s’est aperçue d’une part, qu’il n’y avait toujours que 13 % de femmes à la direction des SMAC, d’autre part, qu’il y avait toujours sur scène une majorité de groupes masculins et de groupes dont les leaders sont des hommes. Les femmes étaient trop souvent cantonnées dans des fonctions telles que la communication et l’éducation artistique et culturelle, qui sont le prolongement des fonctions maternelles. En 2019, elle a donc décidé d’agir en proposant un programme de mentorat, « Wah ! », qui consiste à apparier une femme expérimentée et une femme qui aspire à suivre un chemin proche, par exemple une musicienne reconnue et une musicienne émergente, une directrice de SMAC et une personne qui ambitionne de le devenir ou encore une directrice de label et une femme qui a le projet de fonder sa propre maison de disques. J’ai été marraine, avec Tania de Montaigne, de l’édition 2019 : c’était assez fascinant de voir à quel point ces rencontres, ces formations, ces discussions et ces échanges produisaient du pouvoir d’agir pour les personnes qui y participaient.

Cette expérience très riche de mentorat est à l’initiative d’un réseau. D’autres réseaux et organisations professionnelles promeuvent des actions de mise en visibilité des femmes artistes, ont créé des observatoires, prennent en charge des formations et des actions de sensibilisation… Donc oui, les réseaux ont indéniablement un rôle à jouer pour l’égalité entre les hommes et les femmes !

Propos recueillis par Pierre GELIN-MONASTIER

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