Joëlle Gayot vient de lancer, dans un article paru dans Télérama, une charge sévère contre la politique culturelle des élus EELV. Ce qu’elle met en cause ? La volonté des Verts de mettre en œuvre les droits culturels inscrits dans la loi, qui visent à faire mieux humanité ensemble… Réponse de notre chroniqueur Jean-Michel Lucas.

Je n’ai pas réagi sur le moment à l’article de madame Gayot : « Quelle culture les nouvelles mairies vont-elles promouvoir ? » publié par Télérama le 18 octobre 2020. L’article exprime les craintes d’un abandon des valeurs traditionnelles de la politique culturelle là où les « Verts » ont gagné les élections municipales. Les semaines passant, j’ai bien senti que ces propos semaient le doute. Il s’imposait de faire front pour enclencher le débat. Trois raisons d’en discuter me viennent à l’esprit.

Le péril Vert

Dès les premières lignes de l’article, la menace est annoncée : les Verts sont des « va-t-en guerre » : « les villes vertes veulent frapper fort » ; elles agissent « sans sommation » ; la « transition » doit être « radicale ». En clair, madame Gayot brandit la menace qui pèse sur la culture des lecteurs de Télérama : « Les villes vertes sont sur le pied de guerre. » On entend presque l’appel à la mobilisation « anti-Verts » face à l’offensive déclenchée contre la culture !

La condamnation est brutale et sans aucune volonté de chercher à comprendre. En tout cas, à un moment où les guerres de la COVID-19 et du terrorisme saturent l’espace public, rajouter un nouveau front de lutte est bien maladroit vis-à-vis de responsables politiques élus démocratiquement – faut-il le rappeler ?

Moquer n’est pas argumenter

La deuxième raison est l’envahissante moquerie qui prend la place de l’argumentation. La cible est, entre autres, « les intitulés à rallonge » des responsabilités confiées aux élu(e)s. Madame Gayot se gausse, par exemple, de Poitiers dont l’élu est « adjoint aux espaces publics, délégué aux droits culturels ».

En restant courtois, il me faut dire à madame Gayot que je comprends très bien son étonnement : un tel intitulé n’a pas de sens dans la tradition de la politique culturelle depuis Malraux. En revanche, il est parfaitement cohérent dès que l’on prend comme référence la loi républicaine qui exige que les responsabilités des collectivités garantissent les droits culturels des personnes. Manifestement, madame Gayot ne connaît pas la loi ; elle ignore l’article 103 de la loi NOTRe, l’article 3 de la loi LCAP, l’article 1 de la loi CNM ! Rien que ça !

« La responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’État dans le respect des droits culturels énoncés par la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005. » (Art. 103 de la loi NOTRe)

Ainsi, Télérama perd-il son crédit à vouloir donner des leçons aux Verts en faisant preuve d’une telle ignorance. La posture ironique du moqueur se retourne contre lui !

Il y avait pourtant de quoi critiquer cet intitulé poitevin. En cohérence avec les droits culturels, la responsabilité de l’élu n’est pas parfaitement énoncée. Puisque les droits culturels sont des « droits de l’homme », ou plutôt des « droits humains fondamentaux », la responsabilité politique est de s’assurer que le plus de personnes possibles parviennent à nouer des relations bénéfiques : interagir avec les autres pour que les altérités parviennent à faire humanité ensemble est la définition même de la « culture » pour les droits culturels. Du coup, l’intitulé aurait pu mieux être « adjoint aux droits culturels et aux interactions culturelles », formulation qui englobe l’enjeu de « l’espace public » au sens d’Habermas. La critique aurait été acceptable sans que madame Gayot ne se sente obligée de pousser les feux de l’ironie.

L’Art en majesté

Une troisième raison touche le fond des intentions belliqueuses de madame Gayot : à chaque étape, le lecteur voit se profiler une menace contre « l’Art ». Les nouveaux élus verts ne se rendent pas compte qu’ils risquent « de précipiter l’art vers son dépérissement » ; ils vont jusqu’à nier, comme à Bordeaux, le « gratin de la création internationale » (alors que les deux exemples cités avaient déjà été abandonnés par la précédente municipalité !). On entend aussi que les élus sont soupçonnés d’être responsables du « galvaudage de l’art » et que les Verts ont perdu le sens de la hiérarchie des arts et de « l’excellence des œuvres et des créateurs ». C’est écrit : « leur approche déhiérarchise les genres » ; pour eux, dit madame Gayot, « c’est égal puisque toutes les cultures qui s’expriment se valent ».

Je dois dire que la formule m’a rajeuni de trente ans car, au cabinet de Jack Lang, j’avais entendu la même chose quand il s’agissait de valoriser le rock ou la bande dessinée ! Madame Gayot ressort la ligne Maginot de l’art en majesté, dans les mêmes termes hargneux que les gardiens de la forteresse, de Finkielkraut à Fumaroli ou Schneider.

La naïveté de l’art universel

C’est grave car tous ces raisonnements « anti-Verts » se fondent sur une croyance qui ne tient pas debout : celle de « l’universalisme de l’art […] qui nous élève vers plus que nous-mêmes ». Madame Gayot tombe ici dans le simplisme et oublie que l’art ne garantit jamais le beau et le bien du monde. Elle oublie la complexité qui prévaut dans les relations entre les artistes, les œuvres et les mille détours de notre humanité commune.

Elle a trop vite enterré la pensée critique, celle de George Steiner, par exemple, quand il nous rappelle – dans Dans le château de Barbe-bleue – que l’art se vit bien en barbarie nazie : « Nous savons – et cette fois-ci les preuves sont solides, bien que la raison s’obstine à les ignorer – que des qualités évidentes de finesse littéraire et de sens esthétique peuvent voisiner chez le même individu avec des attitudes barbares, délibérément sadiques. Des hommes comme Hans Frank, qui avait la haute main sur la « solution finale » en Europe de l’Est, étaient des connaisseurs exigeants, et parfois même de bons interprètes de Bach ou Mozart. »

Elle met aussi à la poubelle la pensée d’Édouard Glissant, avec son espérance qu’advienne « une nouvelle région du monde » ; ce sera manifestement sans Télérama qui devrait méditer cette réflexion : « L’inouïe diversité des leçons de l’art dans le monde pourrait-elle être conçue sous les catégories de quelques modèles, partout transposables ? Et pourquoi devrait-il en être ainsi ? La diversité pour nous est la façon unique et innombrable de figurer le monde et de rallier ses peuplants, sa multiplicité est le principe en effet de son unité. » L’Art à valeur universelle pour tous, partout, tout le temps, porte avec lui trop de violences contre l’humanité pour qu’il soit encore digne de le revendiquer.

L’universel est dans la liberté artistique

Avec les droits humains fondamentaux – droits culturels –, l’universalité est ailleurs que dans la relativité des objets finis qualifiés de « création » : elle est dans la liberté d’expression artistique. C’est elle qui doit être « respectée », « protégée », « mise en œuvre » par tout responsable public. C’est cette liberté autant que les autres qui nous élève plus haut que nous-mêmes, quand elle est effective, respecte la dignité des personnes et apporte reconnaissance et pouvoir d’agir pour chacun. Faut-il, une fois encore, rappeler que le droit à la liberté d’expression artistique est un droit humain fondamental, qu’il a valeur universelle, au même titre que le droit d’aller et venir ou le droit de choisir son culte. Tel est l’impératif de l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, si parfaitement explicité par le rapport de madame Shaheed sur « le droit à la liberté d’expression artistique et de création » (ONU, 2013).

L’actualité des interdits et restrictions multiples qui pèsent sur la liberté effective d’expression artistique méritait pourtant une réaction de Télérama. Madame Gayot aurait pu s’honorer de rappeler aux nouveaux élus que cette exigence de liberté artistique s’imposait sur tous les territoires.

La culture pour une humanité durable sur une planète durable

C’est probablement autour de cette nécessité de respecter – le mieux possible – ces valeurs universelles des droits humains fondamentaux que les élus EELV, responsables en matière culturelle, ont maintenant des marges de progrès à accomplir. C’est un impératif majeur, qui dépasse le sort du seul secteur des activités artistiques ; car, l’enjeu des Verts est de faire au mieux pour garder l’espoir d’une planète durable et cet espoir est difficile à imaginer sans que l’humanité elle-même soit durable !

Puisqu’avec les droits culturels, la culture est l’expression de l’humanité de chacun aux autres, la politique en matière culturelle est essentielle et ne se réduit pas à la vie d’un secteur ou d’un groupe de personnes particulières. Elle demande que les différences culturelles, si vives aujourd’hui comme hier, parviennent à se concilier suffisamment pour devenir des « diversités » capables de faire humanité ensemble en accueillant les libertés des personnes dans leur spécificité. La responsabilité culturelle est donc lourde et chaque territoire doit pouvoir prendre sa part à cet effort, de sorte que la seule et unique famille humaine parvienne, le moins mal possible, à garantir la durabilité du monde des humains comme des non humains !

Télérama aurait pu demander aux nouveaux élus comment ils comptaient s’y prendre pour faire humanité durable dans un monde durable. C’était le moment, au lieu de se satisfaire de regarder dans le rétroviseur… et de se contenter de reproduire des propos répulsifs déjà entendus dès les résultats des élections municipales.

Jean-Michel LUCAS

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