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Marie Desjardins : « Le rock n’est plus à inventer : cette grande époque est terminée »

Marie Desjardins : « Le rock n’est plus à inventer : cette grande époque est terminée »
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Née à l’aube des années 60, Marie Desjardins a notamment grandi au son de la chanson française et des riffs du rock, et au gré des œuvres de jeunesse, de la comtesse de Ségur à Bob Morane. Aujourd’hui écrivaine québécoise à l’œuvre prolifique et éditrice au sein des éditions du CRAM depuis un an, elle vient de faire paraître Ambassador Hotel, un roman fleuve de quelque six cents pages, dans lequel elle raconte l’histoire d’une rock star archétypale, de ses premiers errements à l’ultime tournée triomphale.

Rencontre autour d’une carrière, de goûts, de livres, de sons, d’une quête biographique et romanesque.

Interview.

Vous avez travaillé sur des personnalités très différentes, pour ne pas dire aux antipodes, entre Vic Vogel et la Comtesse de Ségur, Irina Ionesco, les geishas ou encore sainte Kateri Tekakwitha. Comment ces personnalités, souvent des femmes d’ailleurs, viennent-elles à vous ?

Je n’aime ni les catégories, ni les classifications, ni les ghettoïsations. Les sujets sont toujours liés à des circonstances. Les ouvrages sur les geishas japonaises et Irina Ionesco sont le fruit de rencontres, notamment avec les éditions des femmes, alors que j’habitais en France et que je cherchais du travail. Irina Ionesco est un personnage en soi : je l’ai rencontrée et fréquentée, au point que nous sommes dans une certaine mesure devenues amies. Elle voulait raconter sa vie, qui consistait en des morceaux épars d’une poésie extraordinaire en attente d’être structurés. J’aime, lorsque je travaille sur une personnalité, l’étudier et la respecter ; cela vient de ma formation d’archiviste. L’ouvrage sur Vic Vogel est très différent : il est né de notre rencontre, de notre amitié préexistante.

Et Kateri Tekakwitha, cette première sainte Amérindienne morte à 24 ans en 1680 ?

Comme Canadienne, je suis très intéressée par toutes les populations amérindiennes, d’autant que j’ai longtemps vécu avec un Huron. Je suis proche d’eux ; ce n’est pas pour rien que Roman Rowan soutient leur cause dans Ambassador Hotel. J’ai un temps gagné ma vie en écrivant des portraits de femmes dans des magazines à grand tirage. Il m’était souvent demandé de trouver des personnages peu connus. Un ami prêtre m’a parlé de Kateri Tekakwitha, une sorte de ‘‘Christ amérindien’’ qui était inhumé, sans que je le sache, à deux pas de chez mois. À l’époque, elle n’était pas encore sainte. J’ai eu une forte connexion avec elle, notamment parce que je suis croyante.

Il y a finalement d’une part les commandes que l’on vous passe et que vous acceptez, d’autre part les sujets que vous choisissez et proposez… Quels sont les livres qui sont nés de votre propre initiative ?

Il y a Ellesmere, un roman noir, qui touche un fait historique du Canada : la déportation des Inuits… un scandale, une véritable horreur ! Il s’agit d’un récit très court, écrit par un « je » qui est un homme, et non une femme. Un autre roman que j’aime beaucoup s’intitule La Voie de l’innocence : l’histoire d’un homme britannique qui passe dix ans dans la Légion étrangère – un autre monde qui m’a complètement fascinée et que j’ai voulu restituer – et qui vient d’une famille dysfonctionnelle.

La famille dysfonctionnelle est un trait que nous retrouvons souvent dans vos récits, Sylvie Johnny love story ou encore Ambassador Hotel.

Effectivement, c’est un thème qui m’intéresse beaucoup, de même que la psychologie. Je cherche toujours, sinon la faille, du moins ce qui n’est pas dit, le secret de la personne. Sylvie, sous son dehors glamour et posé, est évidemment une fille qui n’est pas bien dans sa peau. Ou alors, je me suis trompée complètement ! Dans Ambassador Hotel, je m’intéresse à l’arrière-scène, à la vie privée, pour saisir à quel point cette rock star est un homme comme tout le monde, qui ne gardera de son aventure musicale qu’une belle amitié avec Clive, un homme qui s’apprête à devenir grand-père… Du jour où Roman Rowan n’est plus sur scène, il n’existe plus ; c’est terminé.

Comment est né votre récit sur la relation amoureuse entre Johnny Hallyday et Sylvie Vartan ?

Cela vient de mon enfance : j’étais fascinée, petite, par Sylvie Vartan, qui était pourtant peu écoutée au Québec. Lorsque j’avais huit ou dix ans, à la fin des années 60, le couple idéal, le plus beau du monde, c’était Sylvie et Johnny. Lorsque je suis venue en France, la première fois, c’était pour moi la découverte du pays de Sylvie et Johnny… et de la comtesse de Ségur en même temps.

Ce n’est pas exactement la même France !

[Rires] Non, pas du tout. Mais mon enfance littéraire se résume à la comtesse de Ségur et Bob Morane ! La première fois que je suis venue en France, en 1976 avec ma grand-mère, celle-ci m’a demandé si je voulais aller au Louvre, sur les Champs-Élysées, voir la tour Eiffel… J’ai répondu : « Non, je veux aller rue de Varenne, en taxi, pour voir l’appartement de la comtesse de Ségur. » J’ignorais qu’on ne pouvait pas le visiter, que les numéros dans la rue avaient changé depuis. Il n’y a d’ailleurs rien qu’on puisse visiter concernant la comtesse de Ségur, ni à Paris, ni en Normandie… nulle part ! Il n’y a qu’une plaque dans la rue Casimir-Périer, parce qu’elle est morte là. C’est tout ; c’est triste.

Marie Desjardins, Ambassador Hotel, éditions du CRAMVenons-en à Ambassador Hotel, votre dernier roman paru cette année : comment vous est-il venu ?

Il m’a demandé trois années d’écriture. Il est né d’une rencontre avec le milieu du rock et de l’opportunité que j’ai eue de voir ce qu’il y a derrière. Tous mes sens d’observation ont alors été mis en éveil. Peu à peu, je me suis dit que tout ce que je voyais et découvrais de ce milieu, de cette époque, ne pouvait pas être perdu. Il fallait que je peigne ça ! Ce qui m’a fascinée, c’est de découvrir que ce milieu est largement constitué d’êtres solitaires. Ils sont seuls. Comment faire pour attraper, pour décrire cette solitude ? Je suis allée dans les détails, en n’écrivant que des choses vraies, qu’on m’a racontées, y compris les sandwiches aux œufs et sans croûte que les artistes mangent dans les coulisses, y compris le fait que certains artistes ne savent même plus dans quelle ville ils sont lors de tournées. Il y a enfin cette linéarité, avec des constantes fortes : le concert, l’alcool et/ou la drogue, le public, la fille dans le lit… Ce qui change, c’est l’aspect de la loge, voire parfois la scène, et la fête qui suit ou qui précède.

Ambassador Hotel est évidemment un roman à clefs : le différend entre Roman et Bronte pourrait faire penser à la rupture entre les frères Knopfler, Mark prenant finalement l’ascendant sur David, alors que celui-ci est le véritable initiateur de Dire Straits ; votre héros Roman a par ailleurs quelque chose de Robert Plant, chanteur de Led Zeppelin ; l’histoire générale de votre groupe RIGHT ressemble aussi à celle de Deep Purple. Qu’en est-il finalement ?

Il y a effectivement un mélange de références et je ne compte pas vous livrer toutes les clefs. Il est évident que ce n’est pas Led Zeppelin, d’une part parce que les musiciens de RIGHT s’entendent plutôt correctement, contrairement à la bande à Jimmy Page et Robert Plant, d’autre part parce que, contrairement à Led Zeppelin qui est un groupe de drogue jusque dans son inspiration, RIGHT est un groupe d’alcool. Souvent, les deux sont assez dissociés. Robert Plant chante merveilleusement bien, mais tout à coup, ça écorche l’oreille. Un des meilleurs chanteurs de rock dont je me suis inspiré, c’est certainement Ian Gillan ; le chanteur de Deep Purple est pour moi celui qui chante le mieux. Il est de notoriété publique qu’il y a une chanson qu’Ian Gillan, tel mon héros dans le roman, ne peut plus chanter : « Child in Time », qui est un chef-d’œuvre que Deep Purple a monstrueusement plagié (comme « Stairway to Heaven » d’ailleurs, qui n’a à l’origine rien à voir avec Led Zeppelin) à un groupe de rock américain qui n’a jamais fonctionné. Lorsqu’Ian Gillan la chantait, on tombait d’inanition tellement sa manière d’interpréter ce titre était extraordinaire. Aujourd’hui, avec l’âge, le tabac, l’alcool, ce n’est plus possible… Ce n’est même pas qu’il ne peut plus la chanter, c’est qu’il ne veut plus : il y a une peur de la rater. RIGHT m’a aussi été inspiré par tous ces groupes qui ne sortent pas d’un seul et unique tube, qui sont réduits à une mélodie, un succès, éprouvant une difficulté artistique à faire connaître le reste de leur travail.

Est-ce le chant du cygne du rock que vous voulez écrire ?

Mon sujet, c’était la mort d’une rock star, et ma question essentielle : qu’est-ce que ça veut dire la retraite, la fin, après cinquante ans d’adulation ? Je voulais d’ailleurs appeler mon roman « la mort d’une rock star »… mauvais titre. Mais c’était bien le sujet. Il est certain que la mort d’une rock star archétypale veut décrire la fin d’une époque : il se passe encore plein de choses dans le rock aujourd’hui, comme les ondulations provoquées par un galet après sa disparition, mais il n’y a plus rien à inventer. Le rock n’est plus à inventer : cela a été fait, c’est fixé dans le temps, cette grande époque est terminée. Il y aura dorénavant autre chose, une autre forme de musique, d’esthétique. C’est vrai de tout courant artistique, du romantisme au XIXe siècle jusqu’à l’époque yéyé de la chanson française.

La très grande majorité de vos livres contient une vaste dimension biographique, voire historique, collant au plus près de la réalité que vous choisissez d’aborder. Ne pensez-vous pas, à l’instar d’un François Coupry par exemple, que toute littérature doit nécessairement être une fiction ? 

Je ne crois pas à cela. Quand on analyse, qu’on veut reproduire la réalité, on essaie de se mettre dans la peau de quelqu’un pour rendre l’émotion de cette personne : c’est un travail pour atteindre une vérité humaine, la vérité du ressenti, du cœur, de l’âme. Comment l’atteindre ? Je n’ai rien contre les romans fantaisistes, complètement fictifs… Mais dans tous les cas, je n’y crois pas. Moi, je veux qu’on croie à mes personnages. Mon parcours universitaire, académique et professionnel, c’est davantage la biographie, l’histoire, les archives et documents. Or ce que j’ai appris, c’est que quiconque écrit parle de lui-même. Je ne crois pas, par exemple, qu’un Roland Barthes parle d’autre chose que de lui-même. Ce qui m’intéresse dans un personnage, c’est de découvrir qui il est, son âme. Ce peut être d’un ennui mortel, mais au moins est-ce au plus près de la vérité.

N’est-ce pas présomptueux de vouloir atteindre l’âme ?

Le célèbre photographe Mick Rock, celui qui a créé Bowie, disait : « Je ne veux pas capter l’âme ; l’âme, je m’en fous, je veux capter l’aura ». Cela m’a épatée lorsque j’ai entendu cette parole, parce que je cherche exactement le contraire : je veux bien capter l’aura, mais ce qui m’intéresse, c’est l’âme. Johnny disait déjà à la fin des années 60 : « Mon show est très sexuel ». Oui, certes, mais il n’avait rien inventé : Elvis avait montré la voie… Alors, au-delà de cette aura, qui est Elvis ? Et Johnny ? Quelle est leur âme ? C’est ce qui m’intéresse.

Après l’achèvement d’un roman fleuve tel qu’Ambassador Hotel, quels sont dorénavant vos projets ?

Marie Desjardins (crédits - Pierre Monastier)J’envisage de publier une biographie de Réal Benoit, écrivain québécois aujourd’hui méconnu et méprisé, sur lequel j’ai écrit ma thèse de doctorat. Mais le travail qui occupe la majeure partie de mon temps, c’est un nouveau livre, non pas sur la comtesse de Ségur, mais sur Sophie Rostopchine, qui est une figure passionnante. Beaucoup de critiques en France, après Mai 68, l’ont malheureusement réduite à une aristocrate en jupons, catholique et moralisatrice. Mais la vérité est totalement différente ! Je peux expliquer historiquement pourquoi ses romans sont à saveur catholique… Ce qui m’intéresse quant à moi, c’est la jeune Sophie Rostopchine, avec sa souffrance, sans ses crinolines. Qu’est-ce qu’elle éprouve ? Ce n’est pas de la science, mais c’est une étude réaliste, une course vers le réel. Je ne fais que la période russe, pour montrer ce qui s’est passé dans sa vie, qui a fait qu’elle est devenue comtesse de Ségur. Ça touche les questions de religion [la mère de Sophie s’est convertie au catholicisme tandis que le père est resté fidèle à l’orthodoxie, NDLR], de guerre…

… et de l’exil, thème très présent dans votre œuvre.

Exactement ! Le thème de l’exil me fascine, au point qu’il est présent dans presque tous mes livres. C’était évidemment omniprésent dans le parcours de la comtesse de Ségur. Après être arrivée en France, à l’âge de dix-huit ans, Sophie Rostopchine n’est jamais retournée en Russie, contrairement à toute sa famille ; elle s’est construite sur un déchirement. Pendant cinquante-cinq ans, elle a vécu en France, ne revoyant sa mère et sa sœur qu’une fois, et n’a jamais parlé russe à ses huit enfants. Jamais ! Durant les quatorze jours d’agonie qui ont précédé sa mort, rue Casimir-Périer, elle n’a déliré qu’en russe, si bien que les enfants ne comprenaient pas. Cette anecdote est le prologue de mon prochain livre : que voit-elle ? Si elle délire en russe, ce ne peut être rien d’autre que sa jeunesse, certainement pas l’âge adulte. Ce n’est pas possible autrement : c’était un secret trop enfoui, qui éclate à la fin. La Russie est un pays fascinant ! Je dévore aujourd’hui tout ce qui touche au Romanov… Ce n’est pas pour rien que le héros d’Ambassador Hotel s’appelle Roman.

Pour conclure, quel était votre roman préféré de la comtesse de Ségur ?

J’ai beaucoup aimé Après la pluie, le beau temps, parce que c’est une histoire d’amour, ainsi que les Mémoires d’un âne. Et puis, évidemment, Les Malheurs de Sophie, parce que c’est très proche d’elle.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

Marie Desjardins, Ambassador Hotel, Éditions du Cram, Canada, 2018, 593 p., 19 €



Crédits photographiques : Pierre Monastier



 

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