Après une tournée sur quatre continents et dans une vingtaine de pays avec leur spectacle musical Pêcheurs de rêve, les Monsieur Monsieur présentent leur nouvelle création à Avignon : Ni Brel ni Barbara. Un questionnement fondamental et résolument contemporain sur la frontière entre imitation et création, en même temps qu’une exploration de l’amitié, de Brel et Barbara à… Laurent et Mario.

Entretien croisé avec deux artistes sensibles et créatifs.
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Vous avez tous les deux une carrière solo dans la musique et êtes reconnus en Suisse. Qu’est-ce qui vous a conduit à travailler ensemble et en France ?

Mario Pacchioli – En effet, nous avons grandi des deux côtés opposés de la Suisse. En 2006, nous nous sommes rencontrés sur un plateau télévisé. Ce jour-là, nous avons décidé de travailler ensemble. Je connaissais finalement très peu la chanson française. Laurent m’a fait découvrir les œuvres majeures, mais aussi des artistes moins connus.

Laurent Brunetti – Lorsque nous nous sommes rencontrés avec Mario, j’ai immédiatement ressenti l’envie de travailler avec lui. J’ai été sensible à sa manière d’envisager l’écriture de la musique. C’est un mélodiste. Pour moi, c’est une évidence : dans ses compositions et ses arrangements, il a tout un orchestre symphonique en lui, alors qu’il est seul devant son piano.

Mario Pacchioli – Nous avons ainsi commencé à écrire des chansons : Laurent a signé les textes et moi les compositions. En 2009, j’ai gagné Paris pour suivre une formation d’acteur. J’ai dit à Laurent : « Je monte à Paris. Viens aussi avec moi, on va travailler là-bas. » Il m’a répondu : « D’accord, je viens. » Et le tour était joué. Cela fait maintenant dix ans que nous travaillons en France et en Suisse.

Laurent Brunetti – Si la France est le pays d’origine de ma mère, je suis né d’un père italien, mais sur les bords du lac Léman, à Vevey en Suisse (partie francophone). J’y ai grandi. Mais j’ai toujours eu les deux pieds en Helvétie, la langue française dans le cœur et les yeux rivés sur la France d’en face, de l’autre côté de ce beau lac. Le rêve de « monter à Paris » a toujours nourri ma pensée. Je l’associais au point de départ d’une carrière dans la chanson. J’ai bien vite compris que ce point de départ venait de tout ailleurs, du fond de moi. Mais il fallait quand bien même le vérifier. C’est pourquoi j’ai décidé de suivre Mario Pacchioli à l’époque.

Votre premier spectacle, Pêcheurs de Rêves, mélangeait la chanson au théâtre. Comment conciliez-vous ces deux formes ?

Laurent Brunetti – Elles sont, à mon avis, indissociables. L’interprétation est avant tout une expression du chant et du jeu par la voix et par le corps : un jeu ressenti, transparent et qui vient d’un profond infime. Sans sur-jeu, sans volonté de faire pour vouloir faire. Simplement être et être conscient de l’être.

Mario Pacchioli – Pour moi c’est tout à fait la même chose. Que l’on « joue » du théâtre ou que l’on « joue » de la musique… on joue ! Et pour jouer – les enfants le font mille fois mieux que nous les adultes –, il faut être dans l’instant présent. Il faut « être » le personnage, le vivre ! Il faut s’en débarrasser de la vie quotidienne. Il faut devenir transparent, pour que le spectateur dans la salle ne voit pas le comédien ou le musicien, mais qu’il ait directement accès à l’œuvre.

Laurent Brunetti – Interpréter ses propres chansons, c’est être acteur de ses propres histoires, les raconter et les ressentir à chaque fois et au même titre que devoir habiter celles des autres. Elles deviennent nous, juste le temps de les emprunter.

Mario Pacchioli – Finalement, le plus grand défi de l’artiste, c’est de redevenir enfant et de redécouvrir l’immense bonheur de tout simplement pouvoir « être ». Pour cela, il faut d’abord se défaire de tout ce que l’on nous a inculqué sur notre chemin vers l’adulte. Ça prend du temps, mais parfois ça marche.

Vous mentionnez l’enfance… qui est précisément au cœur de votre travail, des thématiques que vous abordez au fil des chansons. Comment concevez-vous l’enfance et pourquoi vous semble-t-elle importante aujourd’hui ?

Mario Pacchioli – Je pense qu’il y a deux sortes d’enfance. Il y a d’abord celle du souvenir, que l’on met souvent dans un cadre parfait et quelque peu romantique, avec des souvenirs de famille, d’odeurs de gâteau et de courses dans les champs etc. Et puis il y a l’enfance que l’on porte toute sa vie à l’intérieur de soi, sans forcément être conscient qu’elle est là. Cette enfance-là n’est pas faite que de « beau » ; cette enfance-là est le moteur de toute notre vie. Elle nous aide à avancer, à analyser et à changer les choses. Je crois que nous sommes tous guidés par notre enfant intérieur, qui se sert tout simplement de notre corps d’adulte pour réaliser ses rêves.

Laurent Brunetti – Cultiver l’enfance est un devoir de l’homme. L’enfance, c’est d’où l’on vient, c’est elle qui détermine ce que l’on est aujourd’hui. Qu’elle ait été plus ou moins facile, il est de notre responsabilité de ne jamais oublier ce qui a été et d’en produire le meilleur, pour nous et pour ceux qui nous succèderont. Mais l’enfance, c’est avant tout l’imaginaire ! Cette force qu’ont les enfants d’emprunter des rôles dans le seul but de s’amuser, de ressentir et de s’identifier à quelqu’un ou quelque chose, doit continuer d’exister en nous, puisque nous ne sommes que des enfants… devenus grands. Et puis, être adulte, c’est ce qu’il y a de pire probablement.

Après une tournée dans le monde entier avec Pêcheurs de Rêves, vous vous apprêtez à créer votre second spectacle, Ni Brel ni Barbara, au Off d’Avignon, que vous qualifiez plus explicitement de théâtre musical. Comment cette création s’est-elle imposée à vous ?

Laurent Brunetti – Bien naturellement et très rapidement je dois dire. Au début de ma carrière je me suis demandé : « Faut-il réinterpréter les artistes de référence ? Faut-il les imiter ou s’en défendre ? » Je dois dire que je n’ai jamais trouvé la réponse exacte à cela… peut-être est-ce tout à la fois. Mais alors, quel est véritablement le devoir de l’artiste ? Évidemment : créer et oser affirmer sa propre identité artistique. Mais comment faire quand on a été nourri d’œuvres aussi extraordinaires qu’ont pu être, entre autres, celles de Jacques Brel et de Barbara ? Nous aimons Brel et Barbara mais nous ne sommes ni Brel, ni Barbara. Ce nouveau théâtre musical fait une place importante à ce questionnement.

Mario Pacchioli – Ni Brel Ni Barbara est – au sens propre du terme – un regard derrière les coulisses d’une création de spectacle. Nous évoquons la grande question que vient d’exposer Laurent : « Où est la frontière entre l’imitation et la création ? » Quand nous avons écrit Pêcheurs de Rêves, il nous a semblé évident d’écrire nos propres œuvres, avec lesquelles nous avons eu la chance de vivre de beaux succès. Aujourd’hui – presque sept ans plus tard – nous voulons raconter comment sont nées nos propres compositions.

Laurent Brunetti – C’est exactement ça ! Après avoir parcouru autant de pays avec Pêcheurs de Rêves, qui ne contient que nos propres chansons, nous sommes prêts dorénavant à traiter véritablement ce sujet.

Mario Pacchioli – Au travers des chansons de Brel et de Barbara, d’un certain nombre de leurs citations et à travers leur histoire, nous racontons notre histoire. Et au fil de la création, nous nous sommes rendus compte que les parallèles existent !

La chanson poétique française, ou plutôt francophone, a connu son heure de gloire il y a plusieurs décennies. Aujourd’hui, les textes que nous entendons sont presque systématiquement frontaux ou simplistes. Pensez-vous que la chanson poétique d’expression française a encore, sinon un avenir, du moins un présent ?

Laurent Brunetti – Je pense qu’il y a toujours eu une « chanson française » pour tous les goûts, des textes et des musiques avec plus ou moins de reliefs et de profondeurs. Bien sûr, le temps passe et les écrits restent. Heureusement ! Je veux croire que la chanson française d’hier, d’aujourd’hui et de demain trouve encore une place importante dans le cœur, au cœur de la vie des gens. Chacun de nous est différent, c’est notre richesse, et chacun de nous accueille les choses différemment. Les chansons sont des viviers de souvenirs, de vécus, de joies mais souvent de peines aussi.

Mario Pacchioli – Je pense que la poésie n’est pas liée à un temps. Ce sont plus la forme et la perception qui changent. L’humain est fait de manière très bizarre. Il apprécie le présent que lorsque celui-ci est devenu du passé. Sûrement cela est dû au fait que l’humain veut toujours ce qu’il n’a pas. Rassurez-vous, j’en fais partie. Alors certes, nous avons l’impression que les chansons d’avant étaient plus poétiques, que les relations humaines étaient plus sincères, que les fruits avaient plus de goût… Mais il y a cent ans, les gens tenaient le même discours et dans cent ans, il en sera de même. Alors, pour répondre à votre question : oui, la chanson poétique a un passé, elle a un présent et elle aura un futur. En revanche la forme et la qualité de cette poésie continueront à refléter la société qui l’écrit et qui la consomme !

Laurent Brunetti – Aujourd’hui, effectivement, le marché commercial de la musique encourage davantage à l’éphémère, et de cela en découle, par définition, la diffusion d’œuvres plus ou moins légères qui vont et viennent, sans forcément laisser de trace dans l’affect des gens. Il faut l’accepter et surtout ne pas se laisser tenter par la facilité d’une écriture et d’une composition calculées et formatées. Assumer notre devoir de rigueur est un but en soi. Que ce soit dans l’écriture ou dans l’interprétation. Il y a, j’en suis certain, toute une génération consciente de cela. Alors oui, la chanson poétique d’expression française à un présent et, je l’espère, un avenir également. Le temps nous le dira. De notre vivant ou pas. Qu’importe, l’essentiel est de proposer toujours le meilleur de ce que nous sommes. Ce n’est au final que l’humain qui décidera de son avenir.

Qu’aimeriez-vous susciter dans le cœur de votre public ?

Laurent Brunetti – L’émotion, quelle qu’elle soit, le souvenir de ce ressenti profond vécu pendant une représentation. Si l’interprète est honnête, responsable et généreux, le spectateur s’en souviendra malgré lui.

Mario Pacchioli – J’aimerais leur offrir une parenthèse, leur offrir la possibilité de mettre la vie durant un instant en « mode avion ».

Laurent Brunetti – Écrire un texte, une chanson et avoir le privilège de l’exprimer sur une tribune est d’une valeur inestimable. C’est donc une véritable responsabilité pour un acteur, un chanteur d’en faire un moment unique. Et puisque tout est partage, c’est avoir la conscience de chaque instant, la reconnaissance et l’humilité face à ce privilège. On se doit de se rendre disponible et honnête dans l’énergie et dans l’invisible qui relient chaque être. Que le cœur des gens s’en souvienne, voilà ce que j’aimerais susciter chez eux, et chez moi également.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

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Pêcheurs de rêves sera également repris à Avignon, du 5 au 28 juillet, au théâtre du Chapeau rouge à 16h35.
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