Faut-il écrire sur les spectacles que nous voyons « clandestinement » en ce temps de fermeture des salles ? Pour quel lectorat ? Pour quel public, en l’absence prolongée de représentations ? Écrire : un acte d’espoir… ou d’absurdité ?

Vagabondage théâtral

Soyons honnêtes avec nos très hypothétiques lecteurs : ils retrouveront ici et là, malgré le confinement, malgré la fermeture des lieux de spectacles, un certain nombre de critiques de spectacles. Qu’est-ce à dire ? Vous voyez donc des pièces de théâtre, nous demande-t-on, un rien inquiet sur notre santé mentale ? Où ça ? Comment faites-vous ? Vous êtes bien sûr ? Vous n’êtes pas confinés et ne respectez pas le couvre-feu ?

J’expliquais dans un précédent vagabondage comment la chose était malgré tout possible, en pure clandestinité, façon « dernier métro » de Truffaut… Avec le temps, et la prolongation de l’interdiction de l’ouverture des théâtres, cette clandestinité l’est devenue de moins en moins ou a eu tendance à se généraliser, mais oui, c’est le cours le plus naturel des choses…

Vous êtes donc heureux (aimons-nous à croire) de retrouver nos avis, pertinents ou pas, ce n’est pas la question, sur des spectacles que vous ne verrez sans doute jamais ou alors aux calendes grecques. Ce qui, tout le monde en conviendra, demande de la part de celui qui écrit un effort particulier pour alimenter l’imagination de son lecteur. Je laisse de côté, avec dédain, ceux qui écriraient à partir de vidéos en faisant semblant d’avoir assisté à la représentation (ça se faisait déjà un peu avant la pandémie), comme ceux qui faisaient semblant d’avoir assisté à la totalité du spectacle, alors qu’ils s’étaient discrètement éclipsé à l’entracte, ou pis, en pleine représentation, mais dans le noir… J’en connais, mais ne vous donnerai pas les noms, bien sûr. Et puis tout ça, bien évidemment, c’est du passé, celui d’un temps que nous ne connaîtrons plus jamais, c’est sûr (enfin pas tout à fait). Ce qui se faisait aussi c’était d’assister à un filage (vous savez, notre calendrier est tellement plein, et puis, quand même, pouvoir parler de votre spectacle dans notre journal – si important –, etc.).

Eh bien, nous y sommes en plein aujourd’hui. Nous assistons à des représentations entre filages, avant-premières et premières et même générales, réservées uniquement à la presse et aux professionnels, tout en respectant le plus scrupuleusement du monde les consignes sanitaires. Nous sommes bien contents, ça va de soi, et ceux qui sont sur les planches aussi ; de se retrouver ainsi en plein après-midi (car nous respectons le couvre-feu) est un vrai bonheur. Sauf que l’on peut se demander si ce que nous écrivons conserve une valeur quelconque, si tant est qu’elle en a jamais eue une. Certains journaux refusent tout net de publier des critiques de spectacles que l’on ne peut pas voir. C’est d’une logique irréfutable et il n’y a rien à dire. Les critiques de ces journaux continuent à aller au théâtre, mais n’écrivent pas, ou écrivent et cachent tout cela dans leur besace en attendant d’avoir le feu vert et de ressortir leurs articles.

Assister à un spectacle avec toujours la même assistance de journalistes et de professionnels soigneusement disséminés dans la salle aux trois-quarts vide finit par devenir lassant et pour tout dire mortifère. Un peu comme si on assistait toujours à la même représentation ; voilà qui tourne à l’absurde, voire à la malhonnêteté, alors que l’on se demande s’il est bien séant, dans ces conditions, d’écrire ou de ne pas écrire sur le drôle de cérémonial, breveté SGDG, auquel nous venons d’assister…

Jean-Pierre HAN

Lire les derniers vagabondages mensuels de Jean-Pierre Han :
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Le Dernier métro
– Une histoire de frontière
Du vagabondage en temps de crise

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, fondateur et rédacteur en chef de la revue Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.