Créé (ou presque) pour le Off d’Avignon 2017, Baie des Anges – « Angel’s Bay » pour les adeptes du suspense à l’américaine – nous plonge dans un univers apparemment emprunté au film noir, mais qui révèle en creux une réflexion intelligente sur le double rapport du théâtre et du cinéma, et du tragique avec sa représentation artistique. L’écriture ciselée de Serge Valletti prend, avec la mise en scène de Hovnatan Avédikian, un relief inattendu.

À l’exception d’une table de travail, côté jardin, les différents meubles entassés côté cour sont recouverts de draps blancs, comme ensevelis sous un temps suspendu, en attente d’une réactualisation que seul l’art est susceptible de lui offrir. Dans la scénographie conçue par Marion Gervais, la toile diagonale hissée à l’ouverture du spectacle appelle un voyage vers les eaux profondes en même temps qu’elle rappelle la vue sur cette baie qui s’étend de Nice jusqu’au cap d’Antibes.

Au commencement de l’intrigue…

Au commencement était un mort, Dominique – à moins que l’origine soit la mort de sa mère, ou le bannissement de celle-ci du clan Paoli, pour ne pas avoir su garder son mari. Car, comment raconter le drame, quand ses racines caressent une réalité vécue par le producteur même de Baie des Anges, Faramarz Khalaj ? Souffrance d’un vivant, qui attend la parole d’un dramaturge et sa traduction scénique.

L’intrigue est d’autant plus tragique qu’elle peut se résumer en une ligne apparemment anodine : un homme se suicide à 40 ans, 3 mois et 7 jours, ne voulant pas dépasser l’âge auquel sa mère malade était elle-même morte. Tragique et anodin… tragique de l’anodin… Qui, mieux que Serge Valletti, pouvait s’emparer d’un tel fait ? Le dramaturge marseillais nous livre une pièce que la mise en scène de Hovanatan Avédikian sert avec respect et intelligence.

Si la scène d’ouverture passe quelque peu à côté de l’effet visé, d’autant plus perceptible qu’il est explicité par la suite, la pièce déploie peu à peu toutes ses potentialités. Gérard, interprété par un magistral David Ayala, souhaite rendre hommage à Dominique, embauchant deux comédiens pour faire revivre son histoire. Les premières scènes enchaînent des fragments épars, sans unité apparente, pour signifier le tâtonnement à exprimer le mystère d’un drame dont le spectateur ne connaît pas encore le fin mot.

Encore une mise en abyme ?

Nous craignons un temps une nouvelle mise en abyme, qui traverse le festival d’Avignon comme un effet de mode – de Tiago Rodrigues (Sopro) à Robert Bouvier (Le Chant du Cygne), en passant par Frank Castorf (Le Roman de M. Molière). Celle proposée par Valletti-Avédikian est intelligente : elle est la première marche d’une échelle qui brise progressivement les différenciations successives.

La mise en abyme sert un propos sur le théâtre ; elle évoque l’art de la scène pour en faire jaillir les balbutiements que le cinéma ne sait plus éprouver du fait de ses possibilités techniques. Si le cinéma peut surenchérir d’effets spéciaux, le comédien n’a, selon Serge Valleti, que la parole : « Au théâtre, ce sont les mots qui font les images », exprime-t-il par la bouche d’un de ses personnages. Il faudrait ajouter que le théâtre offre un corps sans médiation, sans le fixer sur un support. Seules la musique et la lumière peuvent, dans une certaine mesure du moins, apporter des effets similaires – que la mise en scène explore non sans amusement.

La mise en abyme est toutefois une parole distanciée sur l’intrigue première, qui est la mort de Dominique, et le drame social vécu par sa mère. Celle-ci, interprétée par Joséphine Garreau, joue la caricature du drame à la manière provençale (ou à la corse), selon les désirs de Gérard qui la reprend, ajoute un mot, retire un geste. La mise en abyme s’estompe ; la distanciation est prolongée autrement.

La faille des souffrants

Armand, à qui Nicolas Rappo prête son visage et sa voix, joue les différents rôles que lui donne Gérard : le père Paoli qui part pour une autre femme, Gérard lui-même, du temps qu’il fréquentait Dominique, jusqu’à la cocasse voisine américaine qui découvre le cadavre de Dominique, le si bon ami de son défunt mari…

Au fil des répétitions, des rapports se nouent entre Gérard, Armand et cette fille, La Fille, celle qui est mère et amante, celle que Dominique se plaisait à courtiser, celle qui recueille tous les désirs cumulés d’hommes en quête d’identité. Qui est-elle, La Fille, quand elle danse suavement autour de Gérard – ou est-ce Dominique ? – comme une amante passionnée ou une mère spectrale qui n’en finit plus de hanter son fils ?

La faille révèle progressivement les trois comédiens, qui s’acharnent à faire revivre l’existence du défunt, en même temps qu’elle anéantit les dernières barrières entre la réalité et la fiction. Le propos verbal sur le théâtre devient théâtre en soi, avec cette ultime scène où Gérard cesse de mettre en scène pour redevenir pleinement l’ami. Il y a une rencontre des souffrants qui brise les réflexivités superficielles pour susciter une communion renouvelée, dans le cœur du drame.

En intégrant différents styles d’écriture, Serge Valleti dresse un bel hommage au théâtre : il reconnaît humblement l’impuissance à rendre la vie (le mort n’est jamais représenté par un comédien), mais redit sa capacité à porter une parole de réconciliation, avec l’autre – vivant ou mort – autant qu’avec soi-même.

Pierre MONASTIER & Pauline ANGOT

 



DISTRIBUTION

Texte : Serge Valleti

Mise en scène : Hovnatan Avédikian

Avec : David Ayala (Gérard), Joséphine Garreau (La Fille) et Nicolas Rappo (Armand)

Scénographie : Marion Gervais

Lumière : Stéphane Garcin

Design sonore : Luc Martinez

Sur une idée originale de : Faramarz Khalaj

Production : Théâtre de Grasse, AOC Films, Seriramis

Crédits photographiques : Fabien Benhamou



DOSSIER TECHNIQUE

Informations pratiques

  • Public : à partir de 14 ans
  • Durée : 1h30
  • Diffusion : Chloé Guilbert au +33 6 87 49 52 61 et chloe -@- baie-anges.fr


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée

Aucune date connue à ce jour.