Comédien à la carrière prolifique, Philippe Girard incarne cette année le général de Gaulle, à Présence Pasteur, dans le Off d’Avignon… une première pour cet acteur qui interprétait dans la Cour d’honneur du Palais des papes, il y a quatre ans, le roi Lear dans la pièce éponyme de Shakespeare, mise en scène par Olivier Py.

En décembre 1969, André Malraux rend visite au général de Gaulle à la Boisserie, dans le petit village de Colombey-les-Deux-Églises, où ce dernier s’est retiré. L’ancien président meurt quelques mois plus tard, le 9 novembre 1970. André Malraux fait paraître l’année suivante Les Chênes qu’on abat, son ultime dialogue – réel, fantasmé, vraisemblable, imaginaire, historique – avec Charles de Gaulle.

Huis-clos. John Arnold est Malraux ; Philippe Girard est de Gaulle. Nous voici dans l’intimité d’un échange profond, servi par une langue magnifique, qui croise les thématiques et les visions. Lionel Courtot signe l’adaptation du texte original ainsi que la mise en scène, sobre et dépouillée, recentrée sur la parole en acte, en action. Il y a cette voix – tout à fait unique – de Philippe Girard qui retentit, de dos, de profil, de face, martelant de son rythme notre écoute et tout un imaginaire.

Nous l’avons rencontré, pour prolonger la beauté de ce souffle.

Entretien.
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En 2015, vous étiez roi dans la grande Cour d’honneur ; quatre ans plus tard, vous êtes président dans une petite salle du Off. Y a-t-il une différence d’expérience, de rapport au public, de présence à la scène ?

Je n’y pense pas. C’est la première fois que je fais le Off en quarante ans, donc je découvre comment fonctionne ce joyeux bazar. Quand on joue dans la Cour, on sait que c’est plein quoi qu’il arrive, alors que dans le Off, nous ignorons combien de spectateurs nous aurons chaque soir. Ma foi, s’il y a dix personnes et que ces dix personnes sont contentes, le travail a été fait. La production sera certes malheureuse de ne pas avoir gagné d’argent, mais qu’est-ce que j’y peux ? Mon rapport au public consiste en ce que j’accomplis sur le plateau pour ceux qui sont présents. Il n’est guère question du nombre de personnes, donnée qui ne m’intéresse pas. Qu’il y ait deux mille ou dix personnes, c’est exactement le même travail.

Dans votre courte note d’intention, vous décrivez le spectacle comme une « histoire chuchotée aux portes de la légende ». Il y a comme un écho à ce que disait Malraux des Chênes qu’on abat, dont Le Crépuscule est la première adaptation théâtrale : « Ce livre est une interview comme La Condition était un reportage. »

C’est le romanesque historique dont parle la pièce, que Malraux développe à l’envi. Cette rencontre n’a pas vraiment eu lieu, mais les dialogues que ces deux personnages historiques tiennent dans le livre, nous pouvons tout à fait imaginer qu’ils les ont eus à l’Élysée et à différents moments de leur collaboration politique. C’est à partir de cette matière que Malraux a composé le personnage de de Gaulle, dans sa retraite, à quelques mois de sa mort. C’est de la légende, et c’est précisément cela qui est beau. Au fond, je ne joue pas de Gaulle, mais un personnage de théâtre, puisque nous sommes dans une fiction. Certes, il s’agit d’un personnage qui a existé et qui a donc une mémoire, mais nous sommes ici dans le registre d’un récit imaginaire, romanesque.

Malraux a fait de Charles de Gaulle un personnage romanesque. Comment avez-vous construit le personnage de sorte qu’il soit théâtral ?

Lorsque Lionel Courtot m’a contacté, je jouais Le Roi Lear dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Je lui ai immédiatement donné mon accord de principe, parce que j’aime le livre de Malraux. Il fallait cependant attendre de voir comment il comptait adapter ce texte, si je pouvais en faire quelque chose. Quand j’ai lu l’adaptation, j’ai vu que c’était jouable. On l’a évidemment retravaillée. J’ai notamment ajouté, parce que c’est dans le texte – c’est toujours une histoire de texte ! – une construction à partir d’une phrase que Malraux prononce à la toute fin des Chênes qu’on abat : « agonie, transfiguration ou chimère ». Ce sont les trois actes de la pièce, les trois thèmes déclinés en des espaces différents. Nous avons finalement retiré tout ce qui était anecdotique : la crise cardiaque, l’agonie, la mort… Je voulais à la fin que nous montions vers les étoiles. C’est pourquoi l’ultime monologue de la pièce est la dernière page des Mémoires de guerre du général de Gaulle, un texte d’une beauté absolument incroyable.

Le Crépuscule se joue comme un sobre huis-clos constitué d’échanges portant sur de nombreuses thématiques capitales : l’histoire, la France, l’art, la foi, le sens, l’homme, Dieu, la mort… Comment croiser toutes ces thèmes sans verser dans l’intellectuel ?

Il ne faut surtout pas que cela devienne intellectuel, sans quoi nous perdons toute l’humanité. Ce qui est amusant dans cette pièce, c’est qu’elle est un montage somme toute artificiel. On a l’impression que toutes les pensées vont de soi et s’enchaînent normalement : nous jouons une pensée continue et normale, alors que dans le texte, il n’en est rien. C’est pourquoi, si l’ensemble est logique, cohérent, nous racontons néanmoins une véritable histoire. L’équilibre est subtil.


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Dans la pièce, le général de Gaulle cite une parole de l’écrivaine Colette : « C’est difficile, la langue française ! Les adjectifs ! » Ce à quoi il ajoute : « Elle se trompait, malgré son talent : la langue française, ce sont les verbes. » Êtes-vous d’accord avec l’un des deux ou est-ce que la langue varie en fonction du statut de la parole ?

Il est indéniable selon moi que De Gaulle a raison. J’ai toujours pensé que le noyau nucléaire d’une phrase était le verbe et non l’adjectif. La langue française étant une langue sans accent tonique, ce sont les voyelles – les longues et les brèves – qui rendent le phrasé sublime. C’est bien pour cette raison que la France a inventé l’alexandrin, grâce à l’infinie délicatesse des voyelles. C’est merveilleux. Mais structurellement, le général de Gaulle a raison : le verbe est le moteur réel de la langue. Ce que j’aime dans le texte du Crépuscule, c’est que l’action est omniprésente au cœur de la langue même. Le théâtre peut surgir de cette pensée en action, alors que la pièce pourrait paraître « a-théâtrale », en l’absence de gesticulations : ce ne sont que deux hommes qui pensent, qui réfléchissent ensemble à haute voix. Il faut trouver l’humanité de ce dialogue, sans quoi il n’y a pas d’incarnation possible, sans quoi le spectateur ne pourra jamais entrer en empathie avec ces deux sensibilités qui se font face.

En 2011, vous jouez Adagio, mis en scène par Olivier Py à l’Odéon, avec déjà John Arnold pour partenaire. Vous incarnez François Mitterrand au crépuscule de sa vie, alors que la maladie gagne peu à peu du terrain. Avez-vous approché les deux anciens présidents de la même manière ?

C’était plus difficile de jouer Mitterrand que de jouer De Gaulle. J’étais trop grand et trop jeune pour interpréter le président socialiste. J’ai travaillé sur le texte pendant des semaines et me réveillais la nuit en sueur, me disant : je vais appeler Olivier, je n’y arriverai pas. Je ne trouvais pas la porte d’entrée. Maria Casarès avait une phrase que je trouve extraordinaire : « Pour jouer un rôle, il faut trouver la porte pour entrer dans le paysage. » Je ne trouvais pas la porte d’entrée pour entrer dans ce paysage-là. J’avais beaucoup lu, m’étais énormément documenté, trouvant le sujet intéressant, mais sans obtenir la clef. Un jour, alors que je jouais Lulu de Wedekind, mis en scène par Stéphane Braunschweig, à Grenoble, j’ai lu à la fin du texte Adagio un texte de Mitterrand qu’il avait écrit à seize ans, un poème sur la grenade : « La grenade est un fruit tardif qui se livre malaisément / que les doigts d’un enfant pressent un grain cette tache-là c’est du sang. » C’est en apprenant ce poème que le paysage s’est ouvert. J’ai su instantanément ce qu’il fallait que je fasse pour jouer le rôle.

Dans Adagio, vous prononcez la dernière allocution de Mitterrand en tant que président, qui évoque le lien intrinsèque entre « grandeur de la France » et « construction de l’Europe ». Comme en écho, De Gaulle dit dans la pièce : « Il ne s’agit plus de savoir si la France fera l’Europe, il s’agit de comprendre qu’elle est menacée de mort par la mort de l’Europe. » Ces visions semblent à la fois de répondre et s’opposer. En quoi la parole de De Gaulle vous paraît-elle encore pertinente, alors que tous les présidents qui lui ont succédé ont davantage tenu le discours de Mitterrand ?

Elle fait du reste curieusement mouche pour notre temps, dans l’esprit des gens. Nous le voyons avec les dernières élections. Cette Europe technocratique est de plus en plus coupée des peuples qui sombrent dans des populismes inquiétants. C’est tout de même un échec de l’Europe, du moins de la technocratie européenne ! Ce qui est étonnant, c’est qu’elle parvient à vivre sans les peuples, mais pour combien de temps encore ? Je ne suis pas très optimiste. Au fond, la construction de l’Europe n’était qu’une tour de Babel, sans doute la plus belle utopie du XXe siècle. Aurait-il fallu la faire autrement ? Peut-être. Ce n’est qu’un point de vue citoyen. Je constate simplement que l’Europe est devenue aujourd’hui totalement illisible. Elle s’inquiète de normes, de la taille de la rondelle de saucisson, délaissant bien souvent les priorités fondamentales. Je ne suis pas certain que les politiques aient encore une vision large : la pensée économique a tout envahi, si bien qu’il n’y a plus de pensée fondamentalement politique. Comme dit De Gaulle, « tout grand dessein est un dessein à long terme ».

Le constat que vous dressez, pour reprendre vos propres mots, n’est pas « très optimiste ». Pourtant, l’espoir est un socle fondateur pour Mitterrand comme pour De Gaulle. Vous-même avez ajouté la dernière page des Mémoires de guerre de De Gaulle, qui se termine par cette parole : « … guetter dans l’ombre la lueur de l’espérance ». Alors, l’espoir est-il le dernier mot ?

Il faut croire à la vie, au vivant, même si les ténèbres sont nombreuses et épaisses. L’espérance est ce qui nous tient en vie : c’est une des vertus cardinales qui a encore du sens, peut-être la seule.

Votre perception de De Gaulle a-t-elle changé avec cette pièce ?

J’ai acheté il y a quelques années les Mémoires de guerre de De Gaulle, le rangeant soigneusement dans ma bibliothèque avec les autres livres historiques. J’ai une prédilection pour l’histoire, pour les biographies des grands hommes. Cette adaptation fut l’occasion de les ouvrir enfin. J’ai dévoré ces mémoires, sublimement écrits, qui se lisent comme on lit Homère. C’est un geste épique absolument incroyable, dans un français magnifique. Lire les écrits du général De Gaulle et de Malraux fut comme une visite dans l’intimité de ces grands hommes.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

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Le Crépuscule
, mis en scène par Lionel Courtot, avec John Arnold et Philippe Girard
À voir du 5 au 28 juillet à Présence Pasteur, à 18h15 (relâche les 8, 15 et 22 juillet).
Durée : 1h15 – À partir de 14 ans.
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Crédits photographiques : François Vila