Nous fêtons aujourd’hui les 55 ans de la sortie de la toute première chanson de Michel Polnareff : La Poupée qui fait non. Le 1er juin, ce sera au (33) tour de Polnareff’s, son 3e album studio considéré comme son chef-d’œuvre par beaucoup, de fêter son demi-siècle.

Si elle avait dit « oui », on l’aurait oubliée… C’est ce qu’affirment les créateurs de cette chanson qui, dans cinq ans, deviendra sexygénaire sans avoir pris une ride ni rien perdu de son aura, de son indolente sensualité. On l’aurait oubliée si elle avait dit oui, sauf dans le contexte opportuniste d’un #MeToo mettant la victime sur le devant de la scène pour aussitôt l’engouffrer dans l’oubli. Pas d’humiliation de ce genre pour la poupée indémodable de Michel Polnareff, l’enfant béni de la mélodie, et de Frank Gérald, le parolier traversé par l’éclair de la musicalité de quelques mots, 43 pour être précis en ne comptant pas les répétitions, non pas avant-gardistes, mais imposant la modernité d’une époque, engendrant le présent.

Car cette Poupée qui fait non est la chanson française la plus anglo-saxonne sans l’être, née deux ans avant un célèbre mois de mai. Intonations légèrement traînantes, voire nasillardes, et riff à l’avenant – la recette est sans faute. Polnareff était déjà hors du temps, flottant entre la Manche et l’Atlantique, tirant des cieux le son qui ferait date. Ce n’est pas donné à tout le monde, bien entendu, et on se demande comment s’explique un tel cocktail. Michel Polnareff est-il sorti d’un conte de fées ? Au-dessus de son berceau, car « La poupée » est sa première chanson, il y a Jimmy Page à la guitare, et John Paul Jones à la basse. Le petit Parisien qui en est un de circonstances a gravi bien des marches depuis sa productive errance à Montmartre jusqu’à Londres, la capitale plus que tendance. Succès instantané. Deux cent mille exemplaires vendus, un destin tentaculaire et durable avec des adaptations en plusieurs langues, par de nombreux musiciens, dans divers pays, dont le groupe The Birds, qui compte le guitariste Ron Wood, qui rejoindra plus tard les Rolling Stones. À cela s’ajoute l’interprétation instrumentale de Jimi Hendrix Experience, les reprises de Mylène Farmer et de Johnny Hallyday. Quelle lignée. Quelles armoiries. Polnareff n’est rien d’autre que l’enfant prodige accueilli et vénéré par ses pairs, le chanteur français qui, dès son apparition, dépasse les frontières, ce créateur qui en cristallise une kyrielle d’autres dans un fascinant kaléidoscope non pas d’influences, mais de filiations.

Il préfigure Elton John, lunettes et piano à queue, annonce Bowie l’androgyne sophistiqué, et n’aura jamais à rivaliser avec l’excentricité de Marc Bolan époque T.Rex, ou encore avec celle de Rod Stewart qui, en 1966, est encore à peu près inconnu. Le clavier de son sublime « Bal de Laze » évoque celui de Ray Manzarek – Polna ouvre ses doors – « Mes Regrets » font écho au son de Genesis et souvent il y a, entre ce compositeur et Brian Wilson, de remarquables traits communs. Cela n’est pas tout puisque, dans sa démesure, Polnareff évoque justement le leader des Beach Boys, ou mieux encore Howard Hugues vivant en ermite dans un hôtel, et, enfin, lorsqu’il promeut un concert, un Grateful Dead qui, annonçant ses dates de tournée, provoque un tsunami de frénésie et de hâte dont seuls ces énigmatiques bardes ont le secret. Ainsi, à la toute première mesure de « La Poupée » (qui ne compte que trois accords majeurs), exécutée dans un lieu genre Parc des Princes à la veille de la descente (et non de l’arrivée) sur scène de la star, c’est l’arène entière qui suspend son souffle dans un silence rituel. Michel Polnareff est une espèce de tout en étant uniquement lui-même, une sorte de Petit Prince débarqué de sa planète pop, rock, classique, et à la fois parfaitement en phase avec sa génération en passe de changer le monde. Le milieu, à son arrivée, ce milieu des variétés, du show-biz, lui ouvre sa porte car comment faire autrement avec ce phénomène ? Cette force tranquille ? Ce puissant raffinement ? Ce farfelu ? Michel Polnareff s’affirme timide. En effet, au début, il n’a rien d’arrogant ; il avance avec une gracieuse réserve sur les plateaux, agneau livré en pâture avec son étrange langage, la tout aussi étrange eau de ses yeux, mouvante et livrant son tourment, son désir, son âme, mais surtout son mystère. La licorne surgit dans un bois dormant. Le chanteur ne fait pas de plat, ni d’esbroufe. On sent son cœur battre. Michel Polnareff ne fait qu’être. Il n’en faut pas plus pour envoûter.

Par son père, il est russe. Si l’on en croit Henri Troyat, qui sait de quoi il parle, « il y a chez les Russes une sorte de générosité, de foisonnement, de gentillesse, de déséquilibre… les Russes sont des êtres excessifs en tout ». C’est bien Michel, et c’est bien ce père, qui l’acculera au piano tout au long de sa longue enfance, obligeant ce fils doué à se dépasser – à n’atteindre rien de moins que le cosmos, à coups de claques. Michel est un petit Mozart des temps modernes à la différence que sous la coupe de son père qui le souhaite voir embrasser une carrière classique, il n’est pas exhibé. Du reste, lorsqu’enfin l’esclave se débarrassera de son fer, il ne fera plus que cela, s’exhiber, fesses comprises, sur tous les murs d’une capitale et, au fil des ans, peaufiner son image – excentrique – sans aucune bavure. Dans son genre – ses looks – sa marque de commerce, chaque fois il excelle, allant même jusqu’à devenir Raspoutine, aussi mystique qu’insoutenable, à la veille de son show au Roxy, à L.A. – une véritable messe, cette fois le mot happening prend tout son sens.

Par sa mère, il est breton. Brocéliande est sa psyché. Mijotant dans les exactions slaves d’un père qui aurait espéré bien davantage pour lui-même, Michel s’évade comme chez lui dans des forêts enchantées, il est un troubadour qui le lendemain sera pendu, et chantera pour toujours l’amour perdu. Le succès pour le moins fascinant de cet être tenant du druide et du mage tient à cet insolite alliage, à cette donne plus soviétique que tsariste, le carcan de tous les possibles – Michel a explosé à la face du monde et ne cesse, depuis, d’être une bombe à retardement.

Sa poupée a cinquante-cinq ans, et lui, avec son allure de gladiateur de jeux vidéo, n’a plus rien de commun avec cette allure qui était la sienne, discrète, iconique, à l’époque de ce succès fulgurant : tête penchée sur sa guitare, tel un Christ sur sa croix, cheveux mi-longs, lisses et clairs, moue triste, paupières baissées et profil de poète – Gogol n’est pas loin – Polnareff était au début d’un cheminement hachuré et flamboyant, ensorcelant le milieu avec trois notes de guitare et sa voix céleste, lui le virtuose du piano qui lui serait bientôt indissociable, pop Mozart, archange du rock. Sa poupée – première chanson publiée – présentait déjà toute sa thématique. Elle fait non, il rêve qu’elle dise oui. Polnareff est un romantique façon Bernardin de Saint-Pierre. Il n’a jamais cessé de chanter sa Virginie disparue en l’appelant Marilou, Marie, Rosy, Juliette, Georgina, Ophélie – ses chefs-d’œuvre de cet art mineur, comme le nommait Gainsbourg, sont nombreux.

S’il semble détestable aux yeux de beaucoup en raison de ses autobiographies à répétition plus ou moins affligeantes, de ses tout aussi nombreuses chansons ombrageant ses coups de maître et qui auraient rempli les poubelles de sir George Martin, de ses accoutrements burlesques pour ne pas dire autre chose, il n’en reste pas moins que Michel Polnareff, qui a rendu hommage à son père en gardant son nom alors qu’on l’incitait à en changer, est le chanteur de l’amour perdu, déçu, impossible, souffrant, idéal, sublime et sublimé, le chanteur de l’amour tout court, tout cœur. Sa poupée qui fait non aurait bien fait de lui dire oui.

Marie DESJARDINS

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