Librement inspirée d’un ouvrage philosophique, Quand un animal te regarde, la dernière création de la compagnie du Singe Debout nous interroge jusqu’aux racines de notre relation à l’animalité.

Il est inscrit dans les gênes de la compagnie fondée par Jade Duviquet et Cyril Casmèze d’interroger l’animalité, l’évolution de l’humanité et le rapport intime qui existe entre les différentes espèces. De même qu’ils ouvrent leur nouveau spectacle par un récit mythologique incluant la nomination de chaque être animal, de même le nom choisi pour leur compagnie intègre l’ambiguïté d’une question sans cesse remise sur la scène, renouvelée par une créativité jamais démentie.

Un parcours kaléidoscopique réussi

Quand un animal te regarde est le titre d’un livre de la philosophe Élisabeth de Fontenay, dont le metteur en scène Jade Duviquet s’est inspiré en reprenant certains extraits pour bâtir son spectacle original autour de la relation entre l’homme et les animaux, sauvages ou domestiques. La communion originelle – inscrite dans nombre de nos récits ancestraux, à commencer par le plus proche de nous, la Bible – laisse progressivement la place aux différents rapports que nous observons encore aujourd’hui : l’adulation, l’appropriation, la vénération, la domination, le sadisme, l’exploitation…

Sur scène, quatre artistes conjuguent leurs efforts et leurs arts pour nous faire toucher des sens les situations décrites. Un parcours kaléidoscopique qui mobilise autant notre écoute que notre ouïe. Les dessins ensablés du talentueux plasticien David Myriam trouvent un bel écho dans les compositions sonores d’Aurélien Bianco. Au centre du plateau, l’homme et la femme, tantôt êtres humains, tantôt animaux, enchaînent les différentes chorégraphies signées par Cyril Casmèze. Si l’ensemble manque parfois de rythme et n’échappe pas aux répétitions d’effets, les comédiens Matthieu Lemeunier et Sandra Abouav réussissent à nous entraîner dans leurs ébats pétris de complicité ou de rivalité.

Une théâtralité de la terre universelle

Nous sommes d’autant plus saisis lors de ce voyage que l’aspect ritualiste touche à l’universel, entre incantations traditionnelles et ambiance chamanique. Telle est la réussite principale de ce spectacle : le lien à la terre, à la chair, aux corps en mouvement…

Les dessins de sable soulignent certes la finitude de toutes choses, mais ils symbolisent encore ce qu’il y a de plus petit parmi les éléments de notre monde : le grain de sable. Nous sommes dans l’infiniment concret, dans ce qu’il y a de plus petitement commun, dans ce qui nous est le plus commun, à nous êtres vivants. La palette des objets employés par le musicien complète, par son ampleur, cette approche : la pierre, la peau ou même un simple tuyau ; la matière même de chaque objet contient son langage sonore et son ambiance. La création lumière, œuvre de Vincent Tudoce, couronne tout en finesse cette mise en scène réussie.

Une marmite culturelle discutable

La traduction scénique, parce qu’elle épouse la terre, de sa création à l’espérance d’une réconciliation, produit un souffle véritablement théâtral. Celui-ci est néanmoins entravé par moments, surtout dans la première partie du spectacle, par les références philosophiques superficielles distillées ça et là, qui n’apportent rien à l’ensemble. Les clins d’œil à Épiméthée-Prométhée, Descartes ou – mais c’est moins explicite – Lacan sont incompréhensibles pour les enfants et inutiles pour les adultes.

Puisque Jade Duviquet nous invite sur le terrain du sens, ne boudons pas le plaisir ! Ces références sont des lectures culturelles discutables, qui nous sont présentées comme universelles. Plus généralement, tout ce qui relève de l’ordre du langage est assez malvenu : Jade Duviquet et Cyril Casmèze se perdent en voulant donner verbalement un sens que le corps aurait su exprimer avec plus d’acuité par lui-même. S’il contient indéniablement de nombreuses qualités, leur spectacle manque finalement d’un peu d’audace. Au lieu de cette marmite culturelle, nous aurions préféré qu’ils osent davantage en épousant jusqu’au bout la dimension terrienne, charnelle, de leur mise en scène.

Attente de l’effondrement pour un nouvel enfantement

La dernière partie est à ce titre une réussite, grâce à un double glissement : l’homme se sépare de l’animal lorsqu’il se pose – lui et sa pensée – comme fondement de son être. Parce qu’il a banni les dieux de l’harmonie originelle, il ne peut envisager sainement son rapport aux autres êtres vivants. Le fait que l’animal ne pense pas lui retire de facto une existence propre : ce qui distinguait alors les dieux, les hommes et les animaux devient séparation pure. Sandra Abouav se transforme sous nos yeux en automate, se déclarant « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes). L’inutile référence au philosophe français, annoncée verbalement plus tôt, trouve ici une mise en chair bien sentie, qui sauve théâtralement le propos.

Cet état autoproclamé justifie dès lors toutes les exploitations ultérieures, amplifiées par la révolution industrielle et le libéralisme sans entraves qui s’en sont ensuivis. Jade Duviquet évite à juste titre de théoriser ce processus par le langage, cédant ici toute la place – avec originalité – aux artistes : David Myriam transforme l’être-vache en rouages de production, tandis que les bruitages d’Aurélien Bianco nous étouffent efficacement. Le spectateur ne réfléchit plus face à l’horreur esquissée peu à peu ; il la vit et la ressent dans l’acte artistique.

Les comédiens épuisent jusqu’à l’inhumanité la logique utilitariste qui prédomine notre époque. Dans cet effondrement, les masques tombent ; la mort n’est plus une fin. Elle ouvre à un nouveau face à face, à la possibilité d’un rapport renouvelé, à l’attente d’un enfantement. Autant de dimensions que ce spectacle a su traduire dans sa dramaturgie originale.

Pierre MONASTIER

La version que nous avons vue comprenait les comédiens indiqués dans l’article ; c’est donc sur la seule base de cette interprétation que nous avons écrit notre critique.



Avis technique

À spectacle original, conditions originales ! Avec quatre artistes en scène, dont un dessinateur de sable et un musicien bruiteur, l’espace requis a des exigences minimales (10m x 8m x 4m). La richesse visuelle et auditive de la mise en scène passe par un jeu de lumières et une sonorisation importants : nous renvoyons à la fiche technique pour plus d’informations. La présence d’un technicien de la compagnie du Singe Debout s’impose par conséquent, en plus des artistes présents sur scène. La jauge idéale demandée par la compagnie (400 places) pose une exigence supplémentaire, même si des possibilités d’adaptation sont envisageables pour des lieux plus petits.

Informations pratiques

  • Public visé : recommandation à partir de 7 ans.
  • Durée du spectacle : 50-55mn.
  • Plateau minimum : 10m d’ouverture – 8m de profondeur – 4m de hauteur.
  • Jauge idéale : 400 spectateurs (négociable).
  • Prix pour les représentations : non communiqué.
  • Prévoir défraiement transport (camionnette de la compagnie) et logement pour 5 personnes (4 artistes et 1 technicien)
  • Diffusion : Delphine Collin au +33 6 62 13 97 76 et dlf.colin.diffusion.rp [@] gmail.com
  • Site : Compagnie du Singe Debout.

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