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Qui veut la peau de la Maison des écrivains et de la littérature ?

Qui veut la peau de la Maison des écrivains et de la littérature ?
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Après trois coupes claires en moins de cinq ans, pour un montant total de 165 000 euros, la Maison des écrivains et de la littérature (Mél) vient de s’entendre annoncer qu’elle subirait une nouvelle baisse de 50 000 euros. Cette nouvelle coupe, inattendue car « contraire aux assurances que nous avions reçues » selon l’appel lancé publiquement, intervient alors même que les actions demeurent constantes.

Mais qui veut donc la peau de la Mél ? La question n’a rien de provoquant, les difficultés auxquelles elle fait face depuis quelques années nous invitant naturellement à la poser. Sont en danger non seulement la petite équipe des onze permanents, mais également les interventions de centaines d’écrivains aux quatre coins de la France. Au final, c’est tout un pan entier de l’éducation artistique et culturelle, dont la Mél a été la pionnière, qui est remis en cause.

Enquête.

Fondée en étroite collaboration avec le Centre national du livre (CNL) en 1986, sous l’impulsion notamment de Georges-Emmanuel Clancier et de François Coupry (respectivement premiers président et directeur), la Maison des écrivains et de la littérature (Mél) connaît, au fil des ans, bien des évolutions.

L’intention est alors de créer un foyer pour les écrivains (tous genres littéraires confondus), afin de donner la première place à la littérature. « Les deux ont toujours été liés : écrivains et littérature, explique Sylvie Gouttebaron, actuelle directrice de la Mél. L’enjeu n’était pas d’abord le livre, mais la langue. » Sont ainsi mis en place des espaces de diffusion, dans des lieux publics ainsi que dans les écoles et les universités (“Le Temps des écrivains”…), la Mél s’imposant ainsi comme une pionnière de l’éducation artistique et culturelle.

Hébergée pendant près de vingt ans par son aîné le CNL, elle s’en sépare en 2007 pour s’installer dans la Villa des Frères Goncourt (Paris XVIe).

Divergences de vision avec le CNL

Sylvie Gouttebaron (crédits : Pierre Monastier)

Sylvie Gouttebaron (crédits : Pierre Monastier)

Les difficultés entre le CNL et la Mél ne cessent pas pour autant, ce qui n’aurait aucune incidence si le premier n’était pas le principal organisme de subvention de la seconde. Or l’une des raisons d’être de la Mél, à savoir l’organisation de rencontres littéraires, devient peu à peu un théâtre d’opération pour le CNL : « À partir du moment où les structures qui vous financent sont elles-mêmes opératrices, où elles organisent leurs propres rencontres, nous devenons soudain en concurrence, déplore Sylvie Gouttebaron. On marche sur la tête ! C’est un exemple typique d’ultralibéralisme : chacun est en concurrence avec chacun. »

Elle regrette d’autant plus la fin de ces rencontres littéraires qu’elles ne portaient précisément pas sur l’actualité, mais défendaient les auteurs dans la durée. La Mél a alors été circonscrite à son rôle dans l’éducation artistique et culturelle – ce qui représente tout de même, aujourd’hui, près de quatre cents rencontres annuelles.

Lorsque nous évoquons éventuellement des querelles de personnes, des cristallisations humaines, Sylvie Gouttebaron répond ne pas comprendre en quoi cela devrait affecter les missions propres à chaque structure a priori complémentaire. Elle reconnaît en revanche avoir la parole vive. Ainsi de son opposition à l’idée de « littérature complexe », défendue notamment par Vincent Monadé, actuel président du CNL : « Ce concept est inepte, explique-t-elle. Selon moi, la littérature n’est pas qualifiable : la qualifier, c’est s’inscrire dans une compétition, qui induit nécessairement la disqualification. Quel est l’intérêt de créer des clivages ? Tout devient possible, tel ce nouveau prix “Facile à lire” en Bretagne… »

En d’autres termes, Sylvie Gouttebaron semble suggérer que le CNL défend l’économie du livre, avec des manifestations-phares, tandis que la Mél travaille localement, en mettant en lien auteurs et lecteurs, par des événements adaptés. C’est pourquoi elle ne comprend pas cette obsession du chiffre sur laquelle reviennent constamment les instances financières : « On nous interroge souvent : combien avez-vous touché de personnes, d’enfants, etc. ? Ce n’est pas l’esprit de la maison. Nous faisons du sur-mesure. Notre préoccupation, ce sont les écrivains et la littérature : notre interrogation porte sur les mots, le langage, la langue que nous parlons… Nous ne faisons pas de communication à la Mél, mais parlons de littérature ; nous faisons parler la littérature. »

Un budget de plus en plus raboté

Au début des années quatre-vingt-dix, la Mél reçoit 124 000 € de la direction du livre et de la lecture pour porter son action au sein de l’éducation artistique et culturelle. Elle reçoit par ailleurs 590 000 € du CNL pour son fonctionnement et ses rencontres. Selon le bilan d’activité de l’année 2017, la Mél compte onze salariés (dix équivalents temps plein), dont deux postes financés par la région Île-de-France : Sylvie Gouttebaron évoque une masse salariale mensuelle de 27 000 € au total, ce qui représente 324 000 € à l’année.

Sous Benoît Yvert, président du CNL entre 2005 et 2009, les 124 000 € sont curieusement rattachés au CNL, alors même que ce dernier n’a jamais eu pour mission le développement de la lecture.

« Il y a sept ans, nous disposions ainsi d’une somme de 714 000 € pour l’ensemble de nos missions », raconte Sylvie Gouttebaron, avant que Vincent Monadé, président du CNL depuis 2013, demande à la Mél d’utiliser l’argent pour se concentrer uniquement sur l’éducation artistique et culturelle. « On nous a par ailleurs supprimé, du jour au lendemain, la partie centre de ressources. »

En moins de cinq ans, trois coupes claires sont faites dans le budget de la Mél, pour une baisse de 165 000 € au total. Le mois dernier, alors qu’il ne reste que 20 000 € sur le compte, une nouvelle baisse de 50 000 € est brutalement annoncée, sans ménagement ni discussion préalable. Comment est-ce possible ?

Du CNL à la DRAC : 50 000 euros envolés

Le 10 juillet 2018, en raison probablement des divergences précédemment évoquées, Françoise Nyssen, alors ministre de la culture, annonce que la Mél ne dépendra désormais plus du CNL, mais de la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France… tout en conservant la dimension nationale de son action. Une contradiction qui, pour un observateur des récentes vicissitudes au sein de la politique culturelle publique, ne peut que résonner comme un avertissement, voire le début d’une énième chronique d’une nouvelle mort annoncée.

Alors, naïveté ? « On nous a aussitôt rassurés, en citant d’autres exemples de structures nationales soutenues localement, se défend Sylvie Gouttebaron, directrice de la Mél. J’ai reçu un courriel d’une personne de la DRAC me disant qu’il existait des cas d’organismes soutenus sur le plan national. »

Les mois passent, rien n’est précisé. La Mél apprend bien, en septembre, la confirmation du transfert du CNL par la DRAC, via… la presse. Mais les échanges suivants ne clarifient pas la situation, jusqu’à la visite des représentants de la DRAC Île-de-France le 22 février : la subvention subit une nouvelle baisse de 50 000 euros, pour passer à 500 000 euros. « Catastrophique », écrit le président de la Mél, Jean-Yves Masson, au conseil d’administration, dans un courriel que nous avons pu consulter. Cette nouvelle coupe s’expliquerait par la prise en charge des actions sur… le seul territoire de l’Île-de-France.

Le plus “étonnant” est que tous ces bouleversements interviennent sans cadre établi, comme si le Ministère de la culture – et donc la DRAC, qui n’est pas le premier responsable – naviguait à vue, sans vision ni concertation. Un point noir que ne manque pas de pointer Jean-Yves Masson : « La DRAC IdF ne peut pas nous délivrer d’attestation relative à notre budget car le Service du Livre et de la Lecture au ministère n’a toujours pas envoyé de courrier officiel certifiant notre transfert du CNL vers la DRAC. » Et le président de ponctuer : « Bref, la coupe est pleine ! ».

Concentration et éclatement : double mouvement de la politique culturelle publique

Difficile, effectivement, de mener sa mission dans des conditions aussi légères, voire amateures. Beaucoup de mots déversés d’en haut, sans trace écrite ni application concrète ultérieure, jusqu’à aboutir à la mise en péril d’une structure tout entière. Nous avons constaté ce processus à plusieurs reprises dans le milieu du spectacle vivant ; le monde littéraire – qui accueille notamment les dramaturges – n’est pas épargné.

Nous avons eu l’occasion de constater la négligence et l’indifférence de la part des pouvoirs publics. Naturellement plus militant que nous, l’écrivain Michel Simonot, membre du conseil d’administration, y voit quant à lui une stratégie consciente et clairement établie : « La politique est à double mouvement. Concentration dans des structures centralisées pour rentabiliser (exemple, le projet de Centre National de la Musique), ce qui permet d’externaliser vers une partie privée. […] Et, en même temps, l’éclatement d’autres structures, afin de disperser les coûts et renvoyer les sources de financements à la débrouille locale/territoriale, donc aléatoire et à la fois publiques/privées. Ce faisant, en renvoyant au “local”, on “invisibilise” les problèmes… »

Sylvie Gouttebaron nous confirme que la Mél a effectivement proposé au ministère de déconcentrer la subvention manquante auprès de toutes les DRAC de France. En effet, sur les 589 rencontres organisées en 2017 – soit près de 16 000 élèves concernés – dans le cadre de l’Ami littéraire (programme national de rencontres entre écrivains et public scolaire), une centaine ont eu lieu en Nouvelle-Aquitaine, une soixantaine en Auvergne-Rhône-Alpes, près d’une cinquantaine en Occitanie, plus de quarante dans les régions Grand-Est et Haut-de-France, etc.

Divide et impera

Mais ce morcèlement des subventions, qui rendent leur renouvellement aléatoire, n’est pas le seul risque actuel, comme nous avons pu le constater lors de crises similaires antérieures. Ce mouvement de balancier a son lot de sournoiserie. La crise que vit la Mél n’échappe pas à « l’hommerie », selon le sage adage de S. François de Sales. La force du néolibéralisme consiste aussi en l’exacerbation du principe attribué à Philippe II de Macédoine : Divide et impera – “Divise et règne”… diviser pour mieux régner.

L’œuvre de division, que nous constatons malheureusement à maintes reprises dans le spectacle vivant et qui rend tous les acteurs in fine perdant (Arcadi…), est désormais en marche dans le monde littéraire : certains écrivains ont déjà commencé à récriminer. Dans une lettre que nous avons pu consulter, un responsable syndical joue d’ores et déjà la carte de l’opposition des uns contre les autres, avant même de savoir ce qui va advenir, invectivant la Mél, lui reprochant son choix de payer d’abord les salariés, avant les auteurs.

Une réaction instantanée et presque pavlovienne, à la formulation violente, que l’auteure Sylvie Gouttebaron ne comprend pas : « On ne peut pas imaginer un instant qu’on ne paye pas les auteurs ! Ce n’est pas dans l’ADN de la Maison des écrivains et de la littérature. Elle a même été créée pour payer les écrivains. Mais je ne vois pas non plus ce qu’il y a de choquant à payer d’abord le salaire de l’équipe, de sorte que l’on pourra poursuivre notre mission et faire en sorte que les écrivains puissent être envoyés en mission et payés à leur tour. Si nous n’existons plus, il n’y aura plus 400 000 euros de droits déclarés à l’Agessa. »

Certes, mais pourquoi Jean-Yves Masson a-t-il écrit à tous les auteurs pour leur dire de maintenir leurs interventions à venir, sans qu’ils aient néanmoins la certitude d’être payés ? Une demande que digère mal le responsable syndical. Sylvie Gouttebaron évoque pour sa part le militantisme pour une cause qui est belle, qui nous dépasse et qui se doit d’être maintenue, y compris dans l’adversité : la défense des écrivains demeure le seul et unique fondement de son action. Jouer la carte de la division, quelques jours après l’annonce de la coupe budgétaire et alors même que la solidarité permettrait peut-être une résolution positive, apparaît tristement bien suspect.

À l’heure où cette enquête est menée, différents courriers ont été envoyés au ministère de la culture aussi bien qu’aux libraires et aux éditeurs, des contacts avec des parlementaires ont été pris, des appels et pétitions sont en ligne, relayés par divers médias… dans l’attente, enfin, d’une réponse claire.

Pierre MONASTIER



 

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