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« Reconstruction(s) » de Guy Régis Jr : sous la bouffonnerie, l’inertie coupable des gouvernants

« Reconstruction(s) » de Guy Régis Jr : sous la bouffonnerie, l’inertie coupable des gouvernants
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« Bouffonnerie interactive », c’est le sous-titre donné par Guy Régis Jr, auteur dramatique, romancier et metteur en scène haïtien, à sa nouvelle pièce publiée par Les Solitaires intempestifs, Reconstruction(s), après avoir été créée à la fin de l’année 2017 au centre culturel de Port-au-Prince.

Ce sous-titre désigne tout ensemble un ton, un genre et une mise en scène. Le ton de la pièce est volontiers léger et loufoque, le genre comique et la mise en scène ponctuée de participations du public (notamment lorsqu’il s’agit de représenter l’interminable théorie des ministres convoqués par le président de la République). Le lecteur-spectateur se coule d’abord aisément dans tant de légèreté, dans cette ironie presque tendre pour un président de la République qui, depuis qu’il a été élu (cela fait quand même trois ans), passe le plus clair de son temps à lire, dans le but de « se reconstruire ».

Car comment en vouloir à quelqu’un qui lit ? Parlant du second septennat de François Mitterrand, Jacques Attali n’avouait-il pas avoir été marqué par les heures que le président consacrait à la lecture ? Mais à mesure que la pièce avance, que l’écho de la grogne du peuple arrive à ce dernier, porté par son plus proche ministre, le pacte (entre auteur et spectateur) et le parti-pris comiques emportent de moins en moins l’adhésion et finissent par se rompre.

Laissant alors le lecteur-spectateur confronté au scandale d’une classe politique seulement préoccupée d’elle-même tandis que le pays (qu’il est assez tentant d’identifier à Haïti, même si l’auteur n’a pas voulu limiter son propos à la réalité haïtienne), dévasté par des catastrophes naturelles (on songe au séisme de 2010 en Haïti qui a causé la mort de 160 000 personnes, aux dévastations provoquées dans ce même pays par l’ouragan Matthew à la fin de l’année 2016) demande à être reconstruit, tandis que son peuple demande à être secouru.

Mais n’est-ce pas l’une des fonctions du bouffon et de ses bouffonneries (fonction qu’avait bien définie Erasme) que de tendre aux puissants le miroir grotesque et révélateur de leurs travers ? Reste à espérer que les puissants, comme le président de la République de Reconstruction(s), soient enclins à lire mais aussi à percevoir la vérité sous la bouffonnerie.

Se reconstruire ou reconstruire, telle est la question

Guy Régis Jr, Reconstruction(s), Les Solitaires IntempestifsLe président de la République, Jean-Joseph de son prénom (à la fois réminiscence du président d’Haïti dans les années 90, Jean-Bertrand Aristide, et lointain « disciple » du président-dictateur historique d’Haïti, François Duvalier, dit « Papa Doc », lequel, nous dit l’une des épigraphes de la pièce, passait « la meilleure portion de [son] temps à lire dans [sa] chambre, ou dans [ses] maisons de compagne » et ne comprenait pas qu’on lui conteste le droit de « se retirer un moment » pour lire), le président de Reconstruction(s) donc passe son temps à lire depuis qu’il a été élu et, pour cela, ce qui est un comble pour un président en exercice, il se retire de la vie politique. Son plus proche ministre, « Ministre Plan », lui fait ainsi savoir que des gens « osent même croire que vous n’existez plus ».

Portée par la surexposition de la campagne électorale, l’élection du président de la République est en quelque sorte suivie de sa disparition (il est ce que l’on pourrait appeler un « hypo-président »), comme si le but recherché par le candidat dans l’élection était le souci de soi, le repos, la retraite. Le président le confesse d’ailleurs à son ministre le plus proche : « Sachez qu’on prend le pouvoir pour avoir du temps devant soi, toute la vie devant soi… Une fois le pays conquis, qu’on vous croit, il faut un temps pour se réapproprier… On prend le pouvoir pour avoir ce temps-là, ce recul sur les choses ». Allant même jusqu’à déclarer que l’on comprend mieux les choses lorsqu’on les a d’abord lues.

Mais son ministre est plus sévère : « Une fois installé là, il s’est arrêté comme une montre toute neuve s’arrête, devient inutile juste au moment où elle embrasse le poignet de celui qui l’a tant attendue pour le guider enfin, dans le temps. Il s’est arrêté comme si son but final était atteint. Comme s’il n’y avait qu’à être président pour ne plus être rien ». Une fois élu, le président n’est préoccupé que de « se reconstruire », alors même qu’il a élu à la tête d’un pays qui est à reconstruire, qu’il a été choisi pour sa capacité présumée à mener à bien la reconstruction nationale. Mais comment œuvrer à la reconstruction du pays lorsque l’on n’a souci que de la « reconstruction de soi » ? Et ne sont-ce pas l’égoïsme le plus éhonté, le plus grand des cynismes, qui se cachent, mal, derrière cette terminologie vaguement psychologique ?

La caste ministérielle

C’est une véritable armée mexicaine que le gouvernement convoqué, exceptionnellement, par le président de la République : elle se compose d’une « traînée interminable d’hommes et de femmes », tout aussi assimilés à leur fonction que l’est le ministre confident du président. Il y a principalement Ministre Plan, que nous avons déjà rencontré, Ministre Justice, Ministre Travaux Publics et Ministre Sans Portefeuille. De façon amusante et significative, par cette dénomination (Ministre Plan et non Ministre du Plan), Guy Régis fait du titre de ministre comme une identité et un état-civil à part entière : Ministre est le prénom et Plan est le nom, façon de montrer que celui à qui a été attribué ce titre, se l’est tellement assimilé qu’il y a mis toute sa personne et que le titre en cause, et les avantages qu’il octroie, sont au service de celle-ci et non au service du bien commun.

Le président, qui ne rencontre jamais ses ministres tant ils sont nombreux et occupés à vaquer à leurs propres affaires, s’en veut même de les avoir dérangés. Ces ministres ne forment pas un Conseil mais une troupe, et cette troupe-là est une véritable caste : « Vous fûtes ministres. Vous avez toujours été ministres. Vous serez toujours ministres ». Caste qui est à la fois inutile et nuisible. Inutile car c’est vainement que le président de la République, se voyant rappeler le délabrement et la grève sévissant dans les hôpitaux publics, tente de joindre « Ministre Santé » qui se prélasse sur une plage cubaine et refuse de répondre car elle a peur, en réalité, d’être ministre (même si elle l’a toujours été et le sera toujours !) et n’aime guère que l’on espère quoi que ce soit d’elle. Quant à « Ministre Justice », il est tout aussi indisponible, surpris dans des ébats sexuels « Au Jardin d’Eden » (c’est le nom de l’hôtel qui abrite ces ébats) pendant que le système carcéral expire, du fait de la surpopulation des cellules, des conditions sanitaires exécrables et des détentions sans jugement. Inutile est donc cette caste mais nuisible aussi car tout entière occupée à priver le peuple et le pays du service qu’elle leur doit.

Payer de mots ceux que l’on vole

Le personnage de « Ministre Travaux Publics » ou « Ministre Reconstruction » est à cet égard emblématique : ce « ministre des travaux infinis », qui est normalement le principal maître d’œuvre de la reconstruction nationale, est le plus voleur de tous, volant « l’argent de la reconstruction… Pour se reconstruire ». L’on peut penser que cette reconstruction privée est non seulement psychologique mais aussi matérielle : on connaît bien des politiques qui se sont fait (re)construire des villas avec de l’argent public. D’ailleurs, à la fin de la pièce, la Première Dame déclare au président en passe d’être chassé : « Ils savent pour tes constructions aussi, Jean-Joseph, tes grandes villas à l’étranger ». Elle résume aussi fidèlement la prédation qui tient lieu de système politique : « Ils disent que tu ne leur as rien donné. Mais que tu leur as tout pris ».

L’on peut alors croire qu’à un moment, le peuple spolié n’accepte plus d’être payé de mots. Mais sa résignation et sa fatigue sont telles que ce moment arrive tardivement et débouche sur une révolte sans lendemain qui, comme une mer rejetant un cadavre, ramène au pouvoir les mêmes profiteurs. Au point que peut alors se reproduire ce dont se réjouit, dans un cynisme candide, le président : « Quand il y a eu, la saison dernière, l’ouragan avec sa traînée de morts, la grogne des sinistrés, il [le Premier ministre] était bien présent. Vous vous souvenez de ce beau discours ? Je n’ai rien eu d’autre à dire. Il a calmé toutes les ardeurs. Il sera toujours là quand il faut ».

Une inertie deux fois coupable

L’inertie des gouvernants est finalement deux fois coupable : ils sont en effet coupables, non seulement de ne rien faire pour le peuple qui les a choisis, mais en outre de détourner à des fins privées l’argent public qui devrait être consacré à l’amélioration de ses conditions de vie. Terrible est à cet égard l’inertie du président lecteur devant la déliquescence de l’hôpital public, dont il est pourtant conscient (« Toujours, ils manquent de matériel, le moindre petit pansement ? »), cette conscience se manifestant même sous la forme d’un humour noir ravageur : « (à son ministre) Je ne vous conseille pas d’aller à cet hôpital [l’hôpital public]. C’est précieux, la vie. On ne joue pas avec cela ». Le « service public pénitentiaire », on l’a vu, ne suscite guère plus l’attention des gouvernants. À constater son délabrement, le président confesse d’ailleurs comprendre pourquoi de plus en plus de prisonniers s’évadent. L’humour noir toujours.

Au fond, l’inertie et la passivité sont à la fois le but ultime du président, son mode de vie (et de « gouvernement » !) une fois élu, et la source de son pouvoir : sa passivité ne peut en effet prospérer qu’en s’appuyant sur la passivité du peuple. L’on comprend alors qu’à la fin de la pièce, Ministre Plan, élu président de la République, demande à tous (au public, au peuple) d’être oisifs, afin que lui puisse enfin se reposer : « ne plus rien faire. Me contenter d’être élu ».

Frédéric DIEU

Guy Régis Jr, Reconstruction(s), Les Solitaires Intempestifs, 2018, 88 p., 14 €



 

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