Le théâtre des Déchargeurs à Paris présente, jusqu’au 18 décembre prochain, Sallinger de Bernard-Marie Koltès. Une œuvre dérangeante et magistrale sur l’ineptie du monde moderne, admirablement mise en scène par Léa Sananes et servie par une troupe de comédiens prometteurs…

ROUQUIN (furieux) – Tu sais bien que ce n’est pas vrai. Tous, vous me détestez. Partout, on me déteste […]. Je le sais bien, moi : ceux comme moi, tous les détestent. Qu’ils crèvent, vous dites, qu’ils crèvent, ou qu’ils rentrent dans le rang. Et moi je ne veux pas, je ne veux pas. Je ne veux pas.

Du fracas, des cris et de la fureur pour pleurer le Rouquin. Le Rouquin, c’est le fils prodige, le frère, l’amant, l’ami, qui se suicide sans préavis ni même raison apparente. Alors que les États-Unis entrent de nouveau en guerre après la Corée au Vietnam, cette famille se trouve, à l’image de son pays, projetée dans sa propre violence.

À New York, il ne reste qu’une tombe virginale, des souvenirs et le fantôme du fils admiré de tous, qui surgit par moments dans les songes névrotiques de l’un de ses proches, entre Brooklyn et Times Square. S’ensuit, pour tous ceux qui l’ont connu et aimé, une longue descente aux enfers…

Une pièce âpre, rugueuse, sans concession

« Je ne souhaite qu’une chose : c’est d’être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin », écrivait Koltès à sa mère, le 26 mars 1968. Léa Sananes, metteure en scène de 22 ans, entreprend de revisiter le turbulent dramaturge messin dans l’une de ses œuvres de jeunesse. Pari réussi. « Si cette œuvre avait un mouvement, ce serait celui de l’épuisement. Nous tous, témoins de cette histoire sans fin, touchons du doigt l’éternité », explique cette jeune metteure en scène, qui avait déjà précédemment réalisé avec succès l’adaptation de L’Éveil du Printemps de Frank Wedekind.

Bernard-Marie Koltès, qui a fait de nombreux voyages initiatiques aux États-Unis, rédige Sallinger en 1977. Il s’inspire ouvertement de l’œuvre de l’icône de la littérature américaine J.D. Salinger (avec un seul L), auteur entre autres de L’Attrape-Cœurs. Il en résulte une pièce âpre, rugueuse, sans concession, où les comédiens frémissent et vibrent jusqu’aux zones les plus insoupçonnées de leur for intérieur.

Ici tout n’est qu’absence, spectre, prémonitions, frustration, regrets, chagrin… Les tableaux se succèdent dans l’incantation douloureuse de l’être aimé et subitement disparu. Une pièce d’une intensité envoûtante, servie par une jeune troupe de comédiens possédée par le texte de l’auteur, disparu prématurément des suites du sida en 1989.

Riffs vengeurs

Et puis, il y a la force tellurique du texte. Des litanies magistrales en forme d’obsessions lancinantes qu’accompagne la bande son originale et inspirée de Mark Alberts : riffs vengeurs, rock rocailleux du Grand Ouest américain, stridences nocturnes. La scénographie et les lumières d’Arn’o, à grand renfort de voix-off, textes et vidéos projetés, sont tranchantes, crues, esthétiques et terriblement efficaces. Les personnages défilent et s’approprient à tour de rôle, avec une belle énergie, la scène et la tessiture des mots. L’émotion est à son paroxysme pour la plus grande confusion ou la délectation du public.

Les comédiens du Collectif Rocking-Chair deviennent, à l’image de leur auteur, des météores incandescents, à commencer par le Rouquin (Thom Lefevre), l’ange exterminateur qui récite à l’aveugle des passages de la Bible entre deux grossièretés assumées ; Mâ (Claire Devere), la mère courage, paumée et décalée, qui raconte des histoires avec moralité dans un grand éclat de rire sardonique ; Al (Mark Alberts), le père alcoolique, ancien soldat de l’armée américaine, vétéran héroïque malgré lui, qui aime Mâ et ne se déteste pas ; Anna (Juliette Raynal), la sœur déjanté, qui appelle de ses vœux l’opération chirurgicale pour en finir avec sa vilaine démence ; Leslie (Gabriel Tamalet), le frère inconsolable, qui ne peut s’empêcher de s’engager au Vietnam comme pour mieux défier le fantôme du Rouquin ; Carole (Marie Sanson), la femme du Rouquin, qui veut en faire baver à sa famille, tout en pleurnichant sur sa pierre tombale ; June (Mégane Martinel), la bonne amie de Carole qui, à défaut de tenir la chandelle, maintient fermement sa torche électrique à la main et l’accompagne dans ses virées funèbres nocturnes ; et enfin Henry (Baudouin Sama), l’ami de Leslie, qui déteste serrer les mains, fustige l’impérialisme américain et fréquente tous les soirs les boîtes de nuit, parce que les filles sous les stroboscopes et les néons de couleur y ont la peau lisse et orange.

Performance dramatique

Bernard-Marie Koltès est mort à 41 ans de ses intransigeances existentielles et artistiques  comme d’autres périssent d’une lente cirrhose censée les inspirer, poètes et écrivains maudits unis dans la même prophétie morbide de la création. Avec Sallinger, le théâtre des Déchargeurs démontre une nouvelle fois qu’il sait prendre des risques, aux confins des territoires dramaturgiques connus, toujours au service du public et des auteurs. On en ressort, haché menu, chahuté, heureux d’avoir participé à ce grand moment de performance dramatique.

Le Rouquin ? C’est celui qui, tous les lundis jusqu’au 18 décembre, vient hanter notre mémoire. Une thérapie collective entre la vie et la mort, nécessaire et salvatrice, qui varie au son des intonations punk-rock sur fond de Beat Génération et d’ivresse paranormale.

David RAYNAL



DISTRIBUTION

Mise en scène : Léa Sananes
Texte : Bernard-Marie Koltès

Avec : Mark Alberts (Al), Claire Devere (Ma), Thom Lefevre (Le Rouquin), Mégane Martinel (June), Juliette Raynal (Anna), Baudouin Sama (Henry), Marie Sanson (Carole), Gabriel Tamalet (Leslie)

Musique : Mark Alberts
Décors et lumières : Arn’o
Assistant mise en scène : Shérone Rey
Costumes : Mégane Martinel

Crédits de toutes les photographies : David Raynal

Informations pratiques

  • Public : à partir de 15 ans
  • Durée : 1h45
  • Collectif Rocking-Chair
  • Contact : Léa Sananes au 06 13 84 90 56 et contact [@] collectif-rocking-chair.com


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée

– Du 11 septembre au 18 décembre 2017 : théâtre des Déchargeurs (Paris)
Tous les lundis à 19 heures (de 10 à 26 euros la place)