À partir du récit biblique sur Samson, l’artiste sud-africain Brett Bailey développe un spectacle dénonçant vigoureusement l’exploitation des Africains. Une œuvre scénique portée par de puissants déploiements visuels et surtout musicaux, mais qui verse parfois trop dans le discours linéaire.

AVIGNON IN/OFF

« Que le mythique Samson soit un nazir consacré au dieu hébraïque n’est pour moi qu’un simple détail historique. Je m’intéresse davantage à ce qu’il représente : l’archétype de la rage qui s’élève et qui explose en réponse à des années d’oppression et d’humiliation. C’est ce qui est au cœur du mythe. »

Il est évident, pour qui a lu le Livre des Juges, que l’histoire de Samson est d’une violence inouïe. Qu’elle fasse écho au monde contemporain ne surprend pas. Que Brett Bailey s’en empare, voilà qui peut aller de soi. Mais qu’il en retire le fondement mythologique, c’est-à-dire le sens primordial, profond (et peut-être même le seul principe indispensable, les violences successives n’étant que des conséquences contingentes), au motif qu’il ne s’agit que d’un « simple détail historique » – alors même que c’est le seul socle non-historique d’un récit qui a toutes les apparences de l’histoire, comme genre littéraire –, telle est d’emblée la limite.

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L’artiste sud-africain n’est pas seulement écrivain et metteur en scène, il est également designer et – surtout – performeur. Ce qu’il nous propose est un spectacle pluridisciplinaire, dont la partie théâtrale est finalement assez réduite. La musique et la danse occupent une place centrale, ainsi que la projection vidéo.

Brett Bailey mêle des célèbres influences musicales et visuelles occidentales (un air de Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns, la reprise du célèbre marteau de Pink Floyd, placé en haut de derricks pour symboliser la puissance économique…) et des chorégraphies ritualistes et chamaniques, que l’on retrouve en Afrique du Sud. Elvis Sibeko, qui interprète Samson, est lui-même un sangoma, c’est-à-dire un sorcier, un devin, un homme capable de guérir des maux aussi bien physiques que psychiques ou spirituels.

À la violence du récit biblique, Brett Bailey répond par une violence sonore : la musique, les chants et la transe saturent nos oreilles pour nous faire entrer dans le combat entre ce Samson africain et ses ennemis – les politiciens corrompus, les puissances économiques et financières, les exploiteurs blancs (les acteurs noirs portent alors une cagoule blanche et une bedaine prononcée)… Il nous offre une performance d’une énergie formidable, accompagnée par trois musiciens remarquables, recouvrant l’espace sonore d’une musique tumultueuse et assourdissante, comme pour nous faire entrer en transe, à l’instar d’Elvis Sibeko sur scène. Pour parodier et renverser la célèbre énigme, du fort n’est certainement pas sorti le doux.

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Le mythe de Samson – globalement respecté, hormis en son essence fondatrice – est décliné sous l’angle des problématiques actuelles. Brett Bailey, dans un entretien avec Malika Baaziz publié par le festival d’Avignon, explique son projet.

« Samson est un récit sanglant plongé dans une période d’oppression et de cruauté. Mais au-delà de la violence et de l’héroïsme du mythe, j’y trouve aussi une grande tristesse. Un des thèmes principaux de mon travail est la perte : celle du foyer, de soi-même, de la foi, de la beauté fragile face aux forces aveugles de l’avarice. Mon interprétation poétique du récit le fait entrer en collision avec le XXIe siècle et l’orchestre avec mes préoccupations sur la migration, le sectarisme, le colonialisme et les politiques capitalistes oppressives. Elle s’inspire de ma fascination pour le chamanisme, les rituels, le refoulé et le non-rationnel. »

Le projet est clairement identifié : le héros Samson, hier en opposition aux Philistins, symbolise ici l’homme noir, dont les racines ont été détruites, anéanties, pulvérisées, un homme noir en quête de son identité, de son âme, de la même manière qu’on parle (souvent abusivement) de l’âme slave.

Il est frappant de voir que les thématiques sont les mêmes, de la France à l’Afrique du Sud. Dans notre village mondialisé, tous les artistes dénoncent la même chose, avec le même angle, pour un même public, en un accord assez étonnant. Reste la forme qui, dans le cas présent, ne peut être incontestablement rapprochée de nos spectacles occidentaux. L’ovation à l’issue de Samson saluait autant la performance scénique – c’est mérité – que le propos unanimement accepté (il est si bon d’être tous d’accord, nous étions entre gens respectables).

Or ce propos, cette dénonciation évidente, manquait parfois de profondeur. Dire par exemple, dans une scène assez drôle au demeurant, que Samson menace le confort de ceux qui dirigent le pays, c’est une plate certitude ; s’en contenter, c’est se priver de déploiements autrement plus subtils. Il est un détail amusant de la représentation à laquelle j’ai assisté. Pendant près d’une demi-heure, le sur-titrage n’a pas fonctionné, de sorte que nous n’avions plus accès aux paroles – parlées et surtout chantées – des comédiens, nous remettant à ce qu’ils nous proposaient visuellement. Ces minutes furent les plus fortes à bien des égards : privés de l’interprétation très horizontale, voire simpliste, donnée par le texte, nous avons pu profiter pleinement de la richesse scénique, d’une tout autre force.

Brett Bailey n’évite ainsi pas l’écueil du discours idéologique, mais il l’inclut dans une vigoureuse proposition, à la puissance visuelle et surtout sonore affirmée.

Pierre GELIN-MONASTIER

Samson Brett Bailey (© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon)

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon



Spectacle : Samson

Spectacle vu dans le gymnase du lycée Aubanel, dans le cadre du festival d’Avignon.

Création : 8 mars 2019 au festival Toyota US Woordfees à Stellenbosch (Afrique du Sud)
Durée : 1h40
Public : à partir de 16 ans

Écriture et mise en scène : Brett Bailey
Avec : Shane Cooper, Mikhaela Kruger, Mvakalisi Madotyeni, Zimbini Makwethu, Marlo Minnaar, Hlengiwe Mkhwanazi, Apollo Ntshoko, Elvis Sibeko, Jonno Sweetman, Abey Xakwe
Musique : Shane Cooper
Chorégraphie : Elvis Sibeko
Scénographie : Brett Bailey, Tanya P. Johnson
Vidéo : Kirsti Cumming
Lumière : Kobus Rossouw
Son : Marcel Bezuidenhout

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Photographies : Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
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Samson Brett Bailey (© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon)

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon



Tournée

18-19 juillet 2021 : Grec Festival de Barcelone (Espagne)

Samson Brett Bailey (© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon)

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon



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