Avec Sous d’autres cieux, adaptation et mise en scène des six premiers chants de L’Énéide de Virgile, Maëlle Poésy et son complice Kevin Keiss content la fuite et l’exil d’Énée, sa longue errance méditerranéenne, sa quête de la terre promise qu’est l’Italie. La mise en scène est tour à tour fébrile et convulsive, mélancolique et contemplative : un souffle épique descend sur Avignon.

C’est donc l’histoire d’Énée qu’ils nous content, plus précisément la première partie de son histoire qui forme les six premiers chants de L’Énéide qui en compte douze. La ville de Troie, prise par les Grecs grâce au célèbre subterfuge du Cheval de Troie (dont, au début de la pièce, Énée retrouve la tête enfouie dans la cendre), est à feu et à sang. Énée y laisse une épouse morte et en extrait son père Anchise qu’il porte sur son dos. Les dieux lui ont promis un port et une terre : l’Hespérie, c’est-à-dire l’Italie, plus précisément le Latium où il est appelé à fonder Rome. Cette fondation, acquise à l’issue de nombreux combats, fera l’objet de la seconde partie de L’Énéide. La première partie s’attarde quant à elle sur l’errance maritime d’Énée, son ballottement de port en port, d’îles en îles, les multiples embûches rencontrées : si longue errance qu’elle en brouille la conscience du temps, mêle le passé, le présent et l’avenir, efface la frontière entre le rêve et la réalité, l’espoir et l’échec.

Virtuosité captive

Tout au long de la pièce, le spectateur, avec Énée, est un peu comme en rêve, dans ces rêves en particulier où le but recherché (ici la côte italienne) recule à mesure que l’on s’approche de lui, où ce que l’on croyait pouvoir toucher et saisir s’évanouit, où la quête est marquée du sceau de l’impuissance et de l’impossible. Contribuent fortement à cette atmosphère brumeuse et brouillée, d’une façon harmonieuse, organique, sensuelle, les divers modes d’expression choisis par la mise en scène et la scénographie : la danse, les chants, les animations vidéo mais aussi la polyglossie des dieux qui fait se rencontrer les langues italienne, espagnole et perse.

Cette virtuosité captive et emporte car elle est humble. Elle ne se contente pas de vanter ses mérites et de publier ses prodiges, elle n’est pas au service d’elle-même : elle est au service de l’histoire qui nous est contée, elle nourrit sa cohérence, sa force et son unité, en un mot sa beauté.

Et la force de cette histoire est d’être étrange et lointaine, donnant au spectateur d’assister à l’éternel affrontement du désir et du destin, sans mutiler le mythe pour l’adapter à la triste pauvreté des événements de ce temps. On peut gager que des metteurs en scène bien intentionnés auraient utilisé l’errance méditerranéenne d’Énée pour montrer le sort actuel des migrants et y « sensibiliser » le spectateur : Maëlle Poésy et Kevin Keiss lui offrent bien davantage en lui montrant la quête noble et précaire du héros mythologique, l’universelle quête d’une terre promise et d’un foyer.

Corps-navires et mont-destin

La pièce s’ouvre sur une progression collective dansée et saccadée. Le groupe des sept comédiens qui l’exécutent, parmi lesquels Énée puissamment interprété par Marc Lamigeon (il sait, dans les gestes et la voix, dans le chant même, alterner la fureur et la douceur, la persévérance et le découragement), forme une nef que l’on devine fendant les flots et se heurtant parfois à de puissantes vagues adverses qui figurent le destin contrarié du Troyen. Il y a quelque chose de rituel dans cette danse : elle est à la fois une progression et une imploration, elle a les traits convulsés de l’errance et de l’exil. Les corps d’Énée et de ses compagnons, ainsi regroupés par et pour la chorégraphie, forment un vaste corps-navire peinant de mer en mer, toujours près de se démembrer mais parvenant finalement à se rassembler pour avancer encore. L’un des grands mérites de cette chorégraphie est de s’intégrer pleinement à la narration mythologique, de la manifester et de la poursuivre par incorporation : ainsi, le corps de l’exilé est lui-même écriture et récit de ses périples.

Périples dont l’infatigable moteur est la lutte que se livrent les dieux, ici les déesses : d’un côté, Vénus, mère d’Énée et fille de Jupiter, l’aide à fuir Troie en flammes pour gagner l’Italie ; de l’autre côté, Junon, femme de Jupiter et belle-mère de Vénus, poursuit de sa haine les Troyens. Au milieu, Jupiter, sémillant et gai, se déhanchant sur toute sorte de musique et laissant traîner en fin de phrase un ronronnement espagnol : devant tant de légèreté, on songe au « rire inextinguible des dieux » dont parle Homère et qui lui valut d’être « mis à l’index » par Platon. Jupiter en tout cas parle espagnol tandis que Junon parle perse et Vénus italien ; ils se comprennent cependant sans difficulté : c’est que l’Olympe est une anti-Babel ou une préfiguration de la Pentecôte.

Tout cela se déroule, par une habile scénographie, en surélévation : les affaires humaines se règlent en réalité « à l’étage supérieur », là où habitent les dieux. Nous voilà bien sous d’autres cieux que les nôtres, ne serait-ce que parce les cieux olympiens sont ouverts et se mêlent des politiques terrestres, y trouvant même de quoi tromper un certain ennui. D’ailleurs, Énée, en sa personne issue de l’union d’une déesse et d’un homme, est lui-même la preuve de l’intervention des dieux dans les affaires humaines. Les cieux qui nous sont contés, à la différence des cieux d’aujourd’hui, sont donc peuplés de passions divines qui décident des destins humains : voilà qui est étrange et qui pour cela marque le spectateur.

Descendre aux Enfers

Encore plus étrange et fascinant est ce qu’il y a non plus au-dessus mais en dessous de la terre. Au cours de son errance, Enée est en effet amené à descendre aux Enfers où il désire revoir son père mort. L’animation vidéo déploie toute son envoûtante magie, conférant une stature démesurée à Vénus et Junon alors qu’elles dressent un terrifiant tableau de cette zone souterraine. Le texte virgilien est ici d’une grande force et d’une troublante beauté.

L’on rencontre ainsi le sort des morts sans sépulture attendant sur le rivage du fleuve qui mène aux Enfers. L’on croise Didon qu’a épousée Enée lorsqu’il séjournait à Carthage et qui s’est ôtée la vie après le départ de son époux : elle traverse la scène en un profil fuyant, fantomatique et poignant. On croise enfin, massée sur les rives du fleuve Léthé dont l’eau fait oublier la première vie terrestre et en désirer une nouvelle, la foule des futurs descendants d’Énée, des futurs Italiens donc. Dans un geste qui rappelle un peu celui par lequel Yahvé fait apercevoir à Moïse la Terre promise, Anchise, le père d’Énée, montre à celui-ci ses descendants, jusqu’au dernier, jusqu’à la chute de Rome. Mais c’est ici des Enfers, et non d’une montagne, qu’Enée aperçoit la terre promise.

L’exil et le royaume

Dans la longue navigation qui mène Énée et ses compagnons de l’exil de Troie au royaume d’Italie, tout semble finalement marqué du sceau de l’incertitude et de l’ambiguïté, du sceau de l’instabilité, de la perdition même. Perdition dans l’espace, la nef troyenne étant repoussée de port en port et d’îles en îles (dont les noms s’égrènent en alphabet grec et latin), perdition dans le temps aussi, le voyage se présentant à ce point comme un éternel et vain recommencement, ayant une telle dimension sisyphienne, qu’on en oublie d’où et quand l’on est parti, qu’on doute qu’il puisse mener quelque part. La narration choisie par la mise en scène suggère habilement cette seconde perdition par un retour en arrière qui montre le départ de Troie après avoir exposé les péripéties qui s’en sont suivies.

Il y a dans l’errance d’Énée ainsi mise en scène, et cela explique en partie la fascination durable que celle-ci exerce sur le spectateur, une atmosphère de cendre et de brume, brume du rêve et de l’incertitude, de l’indécidable, qui apparente l’exil à un long sommeil agité dont l’on ignore s’il sera suivi d’un réveil. Un sommeil dont l’on craint qu’il ne débouche jamais sur une réalité amie.

Frédéric DIEU



SPECTACLE : Sous d’autres cieux

Création : 6 juillet 2019 au Cloître des Carmes (festival d’Avignon)
Durée : 2h05
Public : à partir de quinze ans

Texte : adaptation et traduction de Kevin Keiss, d’après L’Énéide de Virgile
Adaptation et traduction : Kevin Keiss
Mise en scène, chorégraphie : Maëlle Poésy
Avec Harrison Arevalo, Genséric Coléno-Demeulenaere, Rosabel Huguet, Marc Lamigeon, Roshanak Morrowatian, Philippe Noël, Roxane Palazzotto, Véronique Sacri et la voix de Hatice Ozer
Dramaturgie : Kevin Keiss
Assistanat mise en scène : Aurélie Droesch Du Cerceau
Assistanat dramaturgie : Baudouin Woehl
Scénographie : Damien Caille-Perret
Assistanat scénographie : Laure Dezael
Lumière : César Godefroy
Vidéo : Romain Tanguy
Son : Samuel Favart-Mikcha en collaboration avec Alexandre Bellando
Costumes : Camille Vallat assistée de Juliette Gaudel
Assistanat costumes : Léa Derivet
Masques et accessoires : Marion Guérin
Maquillages : Zoé Van Der Waal
Chorégraphie : Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, Roshanak Morrowatian, Rosabel Huguet

Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 12 juillet 2019 dans le Cloître des Carmes, au festival d’Avignon.

–  6 au 14 juillet 2019 à 22h : Cloître des Carmes, festival d’Avignon
–  28 novembre au 7 décembre 2019 : théâtre Dijon Bourgogne
–  17 et 18 décembre 2019 : le Granit, Belfort
–  10 janvier 2020 : anthéa antipolis théâtre d’Antibes
–  17 janvier 2020 : Châteauvallon scène nationale, Ollioules
–  22 et 23 janvier 2020 : scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
–  5 et 6 février 2020 : centre dramatique national de Normandie-Rouen
–  12 au 14 février 2020 : les Théâtres, Marseille
–  25 février au 1er mars 2020 : théâtre Firmin Gémier/La Piscine, Châtenay-Malabry
–  13 mars 2020 : Équinoxe scène nationale de Châteauroux
–  25 et 26 mars 2020 : théâtre scène nationale de Saint-Nazaire
–  31 mars au 4 avril 2020 : théâtre de la Cité, Toulouse Occitanie
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Sous d'autres cieux (Christophe Raynaud de Lage)



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