Localiser et relocaliser sont devenus des maîtres-mots du Monde d’Après. Deux tentations se font jour : le localisme enfermatoire et dogmatique d’un État ivre de tout régenter et la domination planétaire d’un libéralisme sauvage et ravageur. Mais il existe naturellement une troisième voie dans la recherche de ce bon équilibre : l’économie sociale.

Actualité de l’économie sociale

Localiser et relocaliser sont devenus des maîtres-mots du Monde d’Après. Ils font consensus, et c’est à qui s’en réclamera avec le plus de conviction ; et chacun conviendra aisément que, si l’on réside à Marmande, il est plus satisfaisant pour l’esprit d’acheter ses tomates chez l’un des producteurs de la commune plutôt que d’en choisir d’autres qui auront transité par Rungis.

Mais on ne se nourrit pas que de tomates, même à Marmande. Et une grande partie de ce qu’on a envie ou habitude de consommer vient d’assez loin. Le « circuit court » tant encensé ne peut concerner que ce qui est effectivement produit à proximité du lieu de consommation.

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Tout dépendra de l’intensité de la préférence que l’on éprouve pour le local. S’il ne s’agit que d’un réflexe de bon sens, les arbitrages ne porteront que sur des produits qui sont offerts dans les deux versions, l’une produite pas trop loin, l’autre ayant fait un long trajet avant d’être commercialisée. On choisira alors la première, quitte à payer un peu plus cher. Encore faut-il que les qualités soient comparables, que la différence de prix ne soit pas rédhibitoire et que l’étiquetage soit honnête.

En revanche, si le produit lointain n’a pas de substitut local, il n’y a que deux solutions possibles : soit se priver de ce qui vient de trop loin, soit le produire sur place. Ce qui, dans l’un et l’autre cas, n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Tout ne pousse pas partout. Et si la question prend des allures d’obligation catégorique, si l’économie et la géographie s’effacent devant la religion de l’empreinte carbone, alors l’impasse est totale.

Il existe un moyen de la contourner, c’est de remplacer la proximité kilométrique par la proximité idéologique. Le thé, le café, le chocolat, les produits tropicaux en général, cessent de venir de loin dès lors qu’ils ont reçu un label « équitable ». L’anacarde, substitut protéique cher aux préparations véganes, a droit à toutes les indulgences. Cependant ce privilège ne peut être extensible à toutes les productions. Le coton, dont la culture consommerait trop d’eau, est déjà sur la sellette. L’ananas est hors course, il lui faut une montagne de pesticides et, pour qu’il soit bon, il faut le faire voyager en avion, quelle horreur ! Au fond des gémonies, trône l’huile de palme, ce pur jus de fruit pourtant, devenu élixir multipeccamineux, absolument irrécupérable.

Si l’on en vient à se prendre la tête pour de simples produits de la terre, qu’en sera-t-il pour les produits industriels, qui combinent des intrants de toutes provenances ? Faudra-t-il que chacun des composants, chacun des procédés, chaque intrant, soit local ? C’est irréel ; mais il y a encore plus absurde. Dans tous les pays, dans toutes les provinces, n’importe quelle entreprise qui fabrique un bon produit cherchera à tirer profit de son excellence technologique, donc à étendre son marché, à croître, et donc à exporter. S’il est impossible de tout produire chez soi, que ce soit au bénéfice de l’emploi ou pour des impératifs de souveraineté, il est encore plus impossible de ne produire chez soi que pour soi. Exporter, hors de sa région, hors de son pays, est un besoin irrépressible de tout industriel. Et quand on exporte, on conduit un acheteur étranger à ne pas consommer local ; c’est d’une grande trivialité.

On a beaucoup reproché à Colbert d’être resté habité par une conception médiévale des échanges, qui conduisait à penser l’exportation comme un appauvrissement. Si je vends à l’étranger une partie de ma récolte de blé, je risque de ne plus en avoir assez pour nourrir mon peuple. Si je vends les bateaux que mes charpentiers ont construits, mes pêcheurs n’auront plus de quoi aller en mer, et les étrangers auront le matériel pour nous voler tous les poissons. Si j’ouvre une manufacture, c’est pour que ses produits bénéficient aux miens, pas aux autres. À l’inverse, les marchands hollandais, ou venant d’autres contrées huguenotes, firent fortune en achetant et en vendant de tout, à n’importe qui capable de le payer.

Il est de bon ton aujourd’hui de vanter la clairvoyance de ces négociants bataves et de moquer l’aveuglement de Colbert. Peut-on dire que les localistes d’aujourd’hui s’inspirent de principes semblables à ceux que l’on prête, de façon largement caricaturale d’ailleurs, à l’auteur du Code Noir ? Il y a en tous cas des analogies certaines car, comme en toutes choses, la paresse de l’esprit se satisfait et se nourrit de dualismes opposant deux systèmes également simplistes. Si vous ne voulez pas du mondialisme façon Davos, de sa surconsommation débridée et de son gaspillage indécent, vous opterez pour une autarcie frugale et rédemptrice. Vous renoncerez à tout ce qui vient d’ailleurs, et vous n’enverrez pas ailleurs ce qui vient de chez vous.

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Pourtant, l’évidence s’impose qu’il convient de rechercher un bon équilibre, loin de tous les excès, que ce soit en matière alimentaire ou industrielle. Pas plus le localisme enfermatoire et dogmatique (la choucroute aux Alsaciens, la potée aux Auvergnats, et nulle part ailleurs) que la malbouffe sans frontières, sans goût et sans traditions ne nous offrent un horizon acceptable. Que le premier de ces repoussoirs évoque un flot de directives contraignantes et punitives provenant d’un État ivre de tout régenter, que le second soit associé à la domination planétaire d’un libéralisme sauvage et ravageur, cela est très réducteur, mais cela m’ouvre naturellement la voie pour affirmer que, dans la recherche de ce bon équilibre, l’Économie Sociale doit jouer un rôle central. Et il ne faut pas la réduire au commerce équitable ou aux AMAP, car ce qui compte ici, ce ne sont pas tant les bonnes intentions ou la valeur d’exemple, quels que soient leurs mérites, que l’attachement au long terme, au maintien de l’activité et de l’emploi, au développement local dans toutes ses dimensions. Le succès du Comté n’est pas à mettre à l’actif d’un Lactalis gyrovague ou d’un plan de sauvetage du secteur laitier dicté par un quelconque ministère, mais à un réseau de petites coopératives enracinées dans une très longue histoire. Gardons ce modèle présent à l’esprit.

Quant à l’industrie, à qui fera-t-on croire que trente ans et plus de déclin accéléré pourront s’effacer d’un coup de baguette et qu’il suffira d’appuyer sur un bouton « relocaliser » pour voir revenir en France les usines qu’on a laissé partir ? J’ai vécu, puis étudié la disparition complète de notre industrie horlogère, et plus tard de notre industrie textile. On peut en cultiver la nostalgie. C’était certes la puissance, mais ce n’était pas forcément le bonheur, et de toute façon, il n’en reste rien. Et je n’oublie pas que dans de nombreux secteurs, la désindustrialisation a été autant voulue et acceptée que subie. On a sciemment préféré les services à l’industrie, la consommation à la production, l’économie de cigale à l’économie de fourmi. L’industrie, en France, n’est pas aimée ! Comment voulez-vous que les usines viennent s’y relocaliser dès lors qu’elles s’y sentent en terrain hostile ? Nous formons beaucoup trop peu d’ingénieurs. Il n’y a plus guère de dynasties d’industriels suscitant en leur sein l’apparition de nouveaux entrepreneurs. Un retour à la splendeur passée est d’autant moins crédible que la notion de « politique industrielle » a perdu tout sens depuis qu’elle ne s’exprime que par des plans, toujours des plans, nationaux ou européens, « pour l’implantation d’industries de l’avenir » ou « pour la relance de la filière X ou Y » qui ne sont que déclarations creuses et grandiloquentes se répliquant à chaque nouvelle publication, alors qu’ailleurs on avance, on investit, on travaille.

En termes d’informatique, de « nouvelles technologies », nous ne sommes plus que des importateurs, des utilisateurs. Quelle chute effarante ! Et dans les industries traditionnelles ce n’est pas mieux. L’exemple peut-être le plus frappant, le plus désastreux aussi, est celui de l’industrie du bois. En France nous avons la ressource, le plus vaste et le plus riche domaine forestier d’Europe. Or nous exportons cette ressource à l’état brut, nous ne sommes plus compétitifs pour la transformer sur place. Depuis que je m’intéresse à la question, je vois poindre tous les ans un nouveau rapport, un nouveau plan d’action. On réinvente l’eau tiède. On crée de nouveaux comités. On définit de nouveaux objectifs. On nomme partout de nouveaux « Monsieur Bois ». Et chaque année, on perd encore un peu de part de marché.

Il n’y aura jamais de relocalisation au sens d’un retour de ce qui est parti. Il pourrait y avoir une renaissance industrielle, qui ne pourra être que lente et progressive, mais qui ne se fera certainement pas avec des coups de menton ni avec ces méthodes de communication technocratique qui ont lamentablement échoué depuis si longtemps. Et la première des transformations à opérer, ce sera de l’aimer à nouveau, cette industrie tant décriée, tant vilipendée.

Philippe KAMINSKI
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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.