Pour sa première mise en scène au théâtre de la Colline, depuis qu’il en a pris la direction, Wajdi Mouawad livre une pièce puissante et riche, qui renoue avec le drame des filiations éprouvées, douloureuses, voire impossibles, en inscrivant ses enjeux dans la rencontre avec l’autre – l’opposé, l’ennemi – et les conflits contemporains, notamment celui israélo-palestinien. Il faudrait une étude d’une dizaine de pages pour en discuter tous les aspects ; la critique ne pourra être ici que partielle (mais ne l’est-elle pas toujours ?).

Au commencement était une bibliothèque, avec une table en bois en son centre et ces lampes à rabat verre, si caractéristiques des universités. Une jeune femme en rouge travaille sur un livre ancien, immobile et posée, tandis que des ombres traversent la scène. Un jeune homme entre, passe devant elle, s’arrête brutalement et se saisit du livre : celui qu’il ne cesse de retrouver posé sur chaque table où il s’assoit, jour après jour. Quelles sont les probabilités pour qu’un tel fait advienne deux fois, cinq fois, cent fois ? Le généticien, qui circonscrit l’être à ses 46 chromosomes, butte sur le mystère. Pour la première fois ; certainement pas la dernière.

Les antagonismes de la rencontre

Le jeune homme s’appelle Eitan (Jérémie Galiana), descendant d’une famille à la judéité inébranlable – du moins le pense-t-il à cette heure. Elle s’appelle Wahida (Souheila Yacoub), « l’unique », la musulmane, l’oiseau de beauté sans égal. Scène de joie. La seule. Avant que l’oiseau ne soit rattrapé par la question du sol, avant que l’envol ne se transforme en enfouissement dans la terre familiale, terre promise et terre due, patrie ancestrale ou revendiquée dans le présent.

Un Juif, épouser une musulmane ? L’annonce résonne comme un séisme : le père, prisonnier du devoir de mémoire propre au survivant, s’emporte ; la mère athée se refuse à prendre position ; le grand-père (Rafael Tabor), rescapé des camps de concentration, prêche furtivement l’ouverture. Scène magistrale que celle de ce repas de Pessah, qui n’ouvre pas le passage escompté vers un avenir, mais au contraire un retour aux origines, celles inavouées car inaudibles du père – incarné par l’impressionnant Raphael Weinstock.

Comment vivre la rencontre impossible, celle des antagonismes qui surpassent toute génétique, parce que plongeant plus profond que la psychologie, dans le cœur existentiel de tout être humain ? Tel est le questionnement abyssal que nous propose Wajdi Mouawad au long de ces 4h de spectacle – avec cet entracte qui brise, comme souvent, la narration. Wajdi Mouawad ne se satisfait jamais de la seule approche psychologique, qu’adopte malheureusement nombre de ses contemporains, et s’en fait le pourfendeur volontaire dans des scènes puissamment drôles où il est question d’un artiste contemporain qui badigeonne ses toiles de son propre sperme, avant de déverser ses névroses dans l’oreille de la mère psychanalyste (Judith Rosmair).

Entre déterminisme et liberté

Les drames du présent font constamment écho à ceux du passé, de nos ancêtres directs autant que des figures, illustres ou anonymes, qui ont traversé l’histoire, tel Hassan Ibn Muhamed el Wazzân qui, vendu comme esclave au pape, s’est converti au catholicisme et a pris le surnom de « Léon l’Africain ». Le propos de la pièce tend parfois à inscrire le déterminisme au cœur de la rencontre, comme si nos croyances n’étaient le fruit que de déterminations successives, héritées de nos proches – famille, amis… Ainsi la conversion de Léon l’Africain est-elle davantage considérée comme forcée que comme libre.

Toute rencontre trace une blessure dans la chair ardente de quiconque essaie de vivre et d’aimer. Faut-il néanmoins l’envisager comme un vecteur d’aliénation ? Wajdi Mouawad ne tranche évidemment pas – heureusement, pourrions-nous ajouter. Mais certaines scènes nous y invitent parfois très largement, au risque d’une caricature, au risque également de ne pas saisir ce que la rencontre apporte de lumière à notre solitude fondamentale.

La scénographie privilégie l’image de murs amovibles, sous la forme d’impressionnants monolithes qui se déplacent, créant des ouvertures, étouffant les personnages. Murs dressés de par le monde, entre Israël et la Palestine, entre les États-Unis et le Mexique, au cœur même de Berlin… Murs de lamentations intérieures et religieuses, comme la plainte du psalmiste qui crie vers l’Éternel.

Quête identitaire : quel oiseau ?

Si les religions prennent régulièrement de sacrés coups de griffes – de manière parfois très gratuite et facile –, il reste que la question de la liberté, de l’identité personnelle, se joue en creux des conditionnements sociétaux et familiaux. Nos politiques devraient s’inspirer de cette écriture si riche, déclinée en quatre langues durant le spectacle (arabe, hébreu, anglais et allemand), et de cette réflexion subtile pour aborder les questions liées à la mémoire et à l’identité – à la culture, fondamentalement.

Car tous portent la trace d’un mal qui les défigure : « Toute vie est peut-être fondée sur une erreur », confesse l’un d’entre eux. Dès la scène d’ouverture, des hommes en tenue d’hôpital assurent le service, débarrassent les tables, transforment les espaces. Les personnages sont-ils internés, comme de simples fous ? Les projections en négatif de la bibliothèque rappellent des radioscopies. L’heure est au diagnostic. Car si Wahida incarne « l’oiseau de beauté » (titre de la première partie), elle laisse peu à peu la place à « l’oiseau du hasard » (le passé), puis à « l’oiseau du malheur » (le présent), et enfin à « l’oiseau amphibie », le seul susceptible de réconcilier les divergences de sang, les conflits de mémoire, les incompatibilités apparentes, et d’ouvrir ultimement à un avenir, même fragile, même adossé à nos murs.

Il nous faudrait encore parler du rôle ambigu de la désopilante grand-mère (Leora Rivlin), au cynisme meurtri, de cet instant où le metteur en scène met à nu Souheila Yacoub, avec une pudeur remarquable, de ces scènes qui évoquent le sort des Arabes en Occident (celle, très belle, de la rupture entre Wahida et Eitan, malgré l’amour qui les unit), de ces points de rupture qui marquent notre seuil de tolérance à la vérité… « Ce n’est pas la vérité qui crève les yeux au héros mais la vitesse avec laquelle il la reçoit ».

Si les acteurs crient beaucoup (trop), ils n’en soulèvent pas moins des questionnements kaléidoscopiques – parfois esquissés rapidement –, qu’il faudrait traiter un à un, pour rendre justice à la proposition artistique, à la sève éblouissante, de Wajdi Mouawad.

Pierre MONASTIER et Pauline ANGOT

 



DISTRIBUTION

Mise en scène : Wajdi Mouawad
Texte : Wajdi Mouawad
Avec Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafael Tabor, Raphael Weinstock, Souheila Yacoub
Assistanat à la mise en scène : Valérie Nègre
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Conseil artistique : François Ismert
Conseil historique : Natalie Zemon Davis
Musique originale : Eleni Karaindrou
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumières : Éric Champoux
Son : Michel Maurer
Costumes : Emmanuelle Thomas (assisté d’Isabelle Flosi)
Maquillage, coiffure : Cécile Kretschmar
Traduction hébreu : Eli Bijaoui
Traduction anglais : Linda Gaboriau
Traduction allemand : Uli Menke
Traduction arabe : Jalal Altawil

Crédits photographiques : Simon Gosselin

Informations pratiques
– Public : à partir de 15 ans
–  Durée : 4h (avec entracte)
– Spectacle en allemand, anglais, arabe et hébreu, surtitré en français



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle créé à La Colline, théâtre national, le vendredi 17 novembre 2017.

Tournée
– Du 17 novembre au 17 décembre 2017 : La Colline (Paris)
– Du 28 février au 10 mars 2018 : Théâtre national Populaire (Villeurbanne)