Le CESE, institution dont on se demande souvent à quoi elle peut bien servir, vient de pondre un avis sur la Francophonie, un charabia consensuel et bien-pensant, à la veille du 18e sommet international de la Francophonie (OIF).

Le CESE (Conseil économique, créé en 1946, devenu social en 1958, puis environnemental en 2008) est une de ces institutions dont on se demande souvent à quoi elles peuvent bien servir, sinon à offrir des sinécures à quelques-uns des obligés que tout pouvoir politique se doit d’entretenir. Il est logé dans le « Palais d’Iéna », un bâtiment typique de l’architecture massive et pompeuse de la fin des années trente, et on a l’impression qu’il s’est identifié à ses locaux, dont il partage la grandiloquence et la vacuité. Il publie régulièrement des rapports que personne ne lit, du moins que personne ne se vante d’avoir lus. En consacrant ma chronique d’aujourd’hui à l’un de ces documents, je sens bien que j’ai choisi un terrain facile. À vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Tant pis, la gloire sera pour une autre fois. Avec des adversaires, ou des moulins à vent, de la bonne hauteur.

Donc, le CESE vient de pondre un avis sur la Francophonie. Ce n’est pas un hasard de calendrier ; le dix-huitième sommet international de la Francophonie doit se tenir à l’automne prochain, à Djerba. En fait il était prévu pour 2020, et devait marquer à la fois le cinquantenaire de la fondation de l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) et les 20 ans de la « déclaration de Bamako ». Mais la COVID en a décidé autrement, tout a été reporté d’un an, et si les échéances actuelles sont tenues, Niamey sera célébré à 51 ans et Bamako à 21.

Plus précisément, ce fut à l’issue de la « conférence de Niamey » organisée à l’instigation de Senghor, Bourguiba et Hamani Diori que naquit, le 20 mars 1970, l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT) qui allait progressivement monter en puissance pour devenir finalement l’OIF, le 1er janvier 2006, tandis que le 20 mars était promu au rang de journée internationale de la francophonie. Quant à la déclaration de Bamako, signée le 3 novembre 2000, elle établissait le « lien indissoluble » entre la Francophonie et la Démocratie. Encore fallait-il pour ce faire préciser ce qu’est la Démocratie, ce qui fut fait en une trentaine de lignes qui constituent, à mon sens, la définition moderne la plus claire et la plus concise de ce mot passe-partout. Seul problème, cette définition pourrait être adoptée sans difficulté par n’importe quel pays européen, mais guère par le Mali…

Revenons au CESE. À Niamey, il y avait 21 pays signataires, tous africains en dehors de la France. Aujourd’hui, l’OIF compte 88 membres, de tous les continents, et entre-temps le Québec y a pris une place de copilote, comparable en importance à celle de la France. Quant au texte de Bamako, on en retrouve l’équivalent dans une foultitude de déclarations internationales non francophones. Or l’avis du CESE, qui semble flotter hors du temps et de l’espace, laisserait penser que la Francophonie institutionnelle est restée celle de Niamey et que la déclaration de Bamako est unique en son genre, proclamant à la face du monde émerveillé, en prenant la devise à l’envers, que qui dit Démocratie dit automatiquement Francophonie. Palais d’Iéna, centre et unique lumière du monde !

Or la principale faiblesse de l’OIF, outre de s’être étendue à des pays qui n’ont qu’un lointain rapport avec la langue et la culture françaises, c’est de trop embrasser et donc de très mal étreindre, en voulant s’attribuer toutes les missions de l’ONU et de ses divers satellites, se transformant de fait en une sorte d’ONU du pauvre, sans originalité et sans spécificité. L’avis du CESE ne fait qu’aller encore plus loin dans ce sens, chargeant la Francophonie de toutes les missions d’intérêt général possibles et imaginables, lui assignant toutes les « valeurs » et inclusomanies à la mode, sans aucune priorité d’organisation ni de moyens. Il a été adopté à l’unanimité, 206 voix sur 206, pas même une abstention, car qui voterait contre l’eau tiède ? Ou contre les plumes des tourterelles ?

La rédaction elle-même est souvent hésitante, et j’ai repéré de nombreuses fautes d’orthographe et d’accord de participes ; que penser par exemple de cet extrait du cœur du rapport :

Dans ce contexte, le CESE soutient les priorités de l’OIF en faveur de l’égalité femmes-hommes et de la place de la jeunesse.

Il est donc essentiel pour le CESE que cette action commune s’appuie sur une solidarité politique active et ancrée dans le multilatéralisme, la Francophonie continue d’incarner une voie tournée vers des valeurs humanistes.

C’est également dans ce contexte particulier que l’inclusion numérique à des fins éducatives, culturelles et de développement économique doit demeurer une priorité de l’espace francophone.

Enfin, le CESE considère qu’il est indispensable que le prochain Sommet de la Francophonie soit l’occasion de reconnaître l’impératif du lien avec la société civile organisée et les citoyennes, citoyens. La Francophonie institutionnelle a besoin des citoyennes et des citoyens ; elle peut s’appuyer sur la société civile organisée pour co-construire dans une logique ascendante, son avenir et ce que sera la Francophonie contemporaine par un enrichissement mutuel confiant.

Est-il besoin d’argumenter face à ce charabia consensuel et bien-pensant ? Je me contenterai de deux remarques, l’une sur l’éducation, l’autre sur les « valeurs » attachées à la Francophonie.

Il n’y a plus aucune pertinence à vouloir restreindre les problématiques du développement de la Francophonie à celles du décollage économique des pays africains anciennement colonisés. C’était inévitable au temps de Niamey ; c’est absurde aujourd’hui. Or les rédacteurs de l’avis du CESE en sont restés à cette vision tiers-mondiste de la priorité à donner à l’éducation, qui revient de façon récurrente. Ils voient l’Éducation comme une divinité désincarnée, dont nous aurions à propager le culte, comme si rien n’avait jamais été fait, comme si nous étions toujours au point de départ.

Or rien n’est dit sur l’enseignement du français ! Ni dans le noyau du rapport, ni dans les avis des groupes. Nulle part il n’est question du renforcement indispensable du réseau des Alliances Françaises ni de celui des lycées français. Aucune allusion, aucune référence n’est faite à la concurrence, non pas tant celle des instituts Goethe ou Cervantès, mais celle des Chinois !

Quant aux valeurs qui seraient, miraculeusement, ou automatiquement, charriées par la langue française, je ne puis que sourire de tant de suffisance. Voici ce qu’en écrit le groupe de la Mutualité :

Le français, « langue de culture » comme le définissait Léopold Sédar Senghor, est porteur de valeurs universelles de démocratie, de coopération, de solidarité et de développement durable.

Dans un contexte mondial particulièrement troublé, la nécessité d’une réponse francophone face aux enjeux de développement humain tels que l’éducation, la santé, l’égalité entre les femmes et les hommes et la culture, est encore plus présente.

Certes, Jean-Jacques Rousseau et Jules Michelet écrivaient en français. Mais Joseph de Maistre aussi. Et Kant, non. Il n’y a donc aucun lien entre la langue et la philosophie des Droits de l’Homme. Affirmer le contraire c’est passer au yeux de monde entier pour un farceur ! Surtout si l’on étend subrepricement les Droits de l’Homme à tous les droits et contrephobies du monde contemporain, car là, on peut énoncer l’inverse, avec assurance : la langue des nouveaux droits, c’est la langue de l’uniformité mondialiste, c’est l’angliche !

La Francophonie ne vaut, justement, que si elle s’oppose au courant majoritaire, le fameux mainstream, si elle porte l’étendard de la diversité culturelle et linguistique, du pluralisme des systèmes de pensée et d’expression. Le CESE ne l’a pas compris, et ne semble pas prêt à le comprendre.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.