“Le Nez” : l’invraisemblance assumée de Nicolas Gogol à Ronan Rivière

“Le Nez” : l’invraisemblance assumée de Nicolas Gogol à Ronan Rivière
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VIDÉO – Grotesque, fantastique, pathétique… La célèbre nouvelle de Gogol, Le Nez, est un délicat mélange des genres. Ronan Rivière l’adapte avec talent, en en assumant pleinement l’invraisemblance, dans une proposition théâtrale tout à fait convaincante. À voir à Avignon cet été et en tournée.

« Ce jour-là, 25 mars dernier, Pétersbourg fut le théâtre d’une aventure des plus étranges. » C’est par ces mots que commence l’une des nouvelles les plus célèbres de l’histoire de la littérature russe : Le Nez, de Nicolas Gogol. Étrange, cette histoire de nez qui se balade en toute impunité dans les rues de Saint-Pétersbourg l’est pleinement.

Et c’est probablement la raison pour laquelle le metteur en scène et comédien Ronan Rivière, qui nous a habitués à l’adaptation de classiques russes – Le double de Dostoïevski, Le Revizor du même Gogol ou encore Le roman de Monsieur Molière de Boulgakov – se saisit de ce court drame burlesque et pathétique.

Comme à son habitude, il en fait une lecture personnelle, prenant de la distance avec le texte original tout en parvenant à en garder l’esprit, l’univers si singulier, l’atmosphère slave.

Il n’est plus question du 25 mars, jour de la fête de l’Annonciation pour les chrétiens, ni d’une quelconque portée spirituelle ou politique. J’ai eu l’occasion d’en parler lors de mon instant critique sur l’adaptation cinématographique de Tarass Boulba par Thompson : pour Gogol, on le sait, Pétersbourg est la capitale occidentaliste de la Russie, contrairement à Moscou. C’est un lieu où l’identité russe est bafouée, une ville d’artifices et de prostitutions aussi bien sexuelles que sociales, une terre où le fantasque se mue en fantastique au détriment des êtres qui y vivent… Pétersbourg se pense, se voit, se vit comme une cité supérieure, en marge de la nation russe, tel ce Nez qui se sépare du corps pour devenir Conseiller d’État (le 5e rang dans la hiérarchie nobiliaire russe) quand son propriétaire, Kovalev, n’est qu’assesseur de collège, trois rangs en dessous.

Ronan Rivière s’intéresse moins à ces considérations politiques et culturelles qu’à la fable métaphysique de cet homme dont la brisure physique est une fracture à la fois sociale et amoureuse. Kovalev, le mutilé, ne peut se montrer à la face du monde sans provoquer la stupeur, la curiosité, l’ironie, tandis que son Nez parade impunément, suscitant l’intérêt, voire l’amour de ses semblables. En raison de sa perception de la pièce, le metteur en scène a même créé un personnage important, qui n’existe pas dans le texte original : Alexandrine, interprétée avec talent par Laura Chetrit, voit sa débordante sensualité être complètement aspirée par ce Nez, délaissant aussitôt son fiancé Kovalev, impuissant.

Là est peut-être l’apport principal de Ronan Rivière : le Kovalev de Gogol, aussi libertin que stupidement imbu de lui-même, se retrouve fragmenté en deux personnages, un Kovalev un peu niais, falot et douçâtre (c’est du moins l’interprétation qu’en donne Jérôme Rodriguez, parfois trop effacé), et une Alexandrine à l’impétuosité polissonne. Le metteur en scène accentue des contrastes que la nouvelle ne fait qu’esquisser : le Nez se montre entreprenant ; il est le revers audacieux, victorieux, insolent, impudent et éhonté du fonctionnaire. Il est l’appendice aussi conquérant sexuellement que victorieux socialement, ridiculisant ainsi par deux fois son « propriétaire » atrophié.

Grotesque, absurde, fantastique, pathétique… Tous les personnages trouvent avec aisance leur démesure pour nous offrir un spectacle résolument théâtral – au premier rang desquels Michaël Giorno-Cohen et Amélie Vignaux, remarquablement pittoresques dans leur rôle du barbier Ivan Yakovlévitch et de sa femme Prascovia. L’invraisemblance de la nouvelle est assumée par l’adaptation, et en cela Ronan Rivière est très fidèle à Gogol. La tentation de cette proposition artistique est peut-être d’accentuer cette invraisemblance pantomimique jusqu’à l’extrême, au risque de ne pas savoir conclure la pièce, comme lorsque le fonctionnaire essaie d’apprivoiser son nez, dort avec lui, le caresse…

Cette mise en scène nous permet de retrouver les belles structures du scénographe Antoine Milian, qui se déboîtent et se remboîtent dans des actes quasi chorégraphiques intégrés à la mise en scène, montrant la littérature et par conséquent le théâtre en train de se faire devant le lecteur-spectateur. Les décors sont cependant assez peu signifiants, presque un peu trop passe-partout, derrière l’agréable aspect artisanal, qui donne cette esthétique caractéristique des spectacles de la compagnie Voix des Plumes.

En contre-point, il y a la présence du pianiste-claveciniste, Olivier Mazal, qui joue le rôle de l’accompagnateur, ponctue et révèle le jeu des comédiens. Il est aussi une seconde narration, sonore et sous-jacente, regardant constamment les comédiens, au même titre que le spectateur, quand il joue. À certains moments, par ce regard insistant, on se demande même s’il ne serait pas ce diable, véritable obsession gogolienne, dont la musique ferait se mouvoir les personnages pris dans cette fatale succession d’arabesques bizarres, baroques, extravagantes.

Après une longue escale parisienne, le spectacle est actuellementen tournée dans toute la France, et notamment au prochain festival Off d’Avignon.

Pierre GELIN-MONASTIER

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Pour connaître toutes les dates : Voix des Plumes.

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