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« Le Double » d’après Dostoïevski : une superbe adaptation signée Ronan Rivière

« Le Double » d’après Dostoïevski : une superbe adaptation signée Ronan Rivière
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Ronan Rivière et sa compagnie Voix des Plumes m’avaient enthousiasmé avec son Faust en 2016, conquis avec sa mise en scène du Roman de Monsieur Molière de Mikhaïl Boulgakov l’an dernier ; il achève de me convaincre avec sa magnifique adaptation de la nouvelle Le Double de Fiodor Dostoïevski.

Outre la finesse de son impressionnante réécriture textuelle, je retrouve cet univers à la fois ingénieux et classique, presque artisanale et terrienne, qui réconcilie tradition et modernité.

Une réécriture intelligente et fine

Au lendemain du spectacle, donné au théâtre des 3 Soleils à Avignon (Off), je demande à Ronan Rivière comment il s’y est pris pour adapter la langue ardue du romancier russe. Il me répond en substance qu’il a attendu quelques semaines après la lecture de la nouvelle pour en écrire une version de mémoire destinée au plateau. Je connaissais ses qualités de mise en scène ; je découvre la subtilité d’une écriture qui respecte et actualise les aînés. Nous y retrouvons toute l’ingéniosité du jeune artiste et tout l’esprit de Dostoïevski, dont Le Double constitue une œuvre de jeunesse.

La mise en scène rend résolument hommage à ce texte complexe, voire dangereux tant il est difficile de tenir ensemble les différentes interprétations qui semblent cohabiter. Ronan Rivière rend palpable l’univers de l’écrivain russe, étreignant la lettre pour en faire jaillir l’esprit, aidé par les intelligents décors réalisés par Antoine Milian.

Le Double raconte l’histoire d’un paisible fonctionnaire de Saint-Pétersbourg, Monsieur Goliadkine, qui voit sa vie bouleversée par l’apparition d’un double de lui-même. Qui est-il ? Pourquoi lui semble-t-il à la fois si proche et si menaçant, jusqu’à convoiter sa place ?

Deux lectures possibles

Deux lectures possibles sont bien rendues.

La première, davantage psychologique (nous sommes avant les années de bagne de Dostoïevski, c’est-à-dire avant l’expérience de la misère et de la rédemption, qui conduira à l’écriture d’une œuvre résolument mystique), pose la question de la nature du double : est-il autre ou au contraire une projection de soi, idéalisée, de Monsieur Goliadkine ?

L’autre lecture réside dans le combat intérieur d’un homme qui aspire à l’affection de ses pairs en même temps qu’il les craint, et qui se laisse peu à peu écraser impitoyablement.

Cers deux lectures sont autant de lieux d’expression de la folie, une folie intime qui habite la solitude du héros, une folie partagée par les spectateurs qui ne trouvent aucune résolution – nulle « vérité » – à l’ambiguïté sciemment entretenue tout au long de la pièce.

Ajustement scénique et musical

Le Double, Ronan Rivière (crédits : Ben Dumas)Ronan Rivière campe un fascinant Monsieur Goliadkine. Son corps dégingandé semble tout droit sorti d’un univers intemporel pour habiter notre présent. Il forme avec son serviteur Pietrouchka, incarné par le toujours excellent Michaël Giorno-Cohen, un duo quasi parfait, nous faisant presque regretter qu’on ne le voie pas davantage sur scène, tant il instille la joie. Michaël Giorno-Cohen semble disposer, chaque fois que nous avons l’occasion de le voir sur scène, d’une puissance de jeu rarement assouvie, dont il ne manifeste qu’une infime partie. Quant à Jérôme Rodriguez, il offre un beau contrepoint dans le rôle du collègue Nikolaï Semionovitch.

Comme pour ses précédentes créations, Ronan Rivière choisit d’accompagner sa mise en scène d’une musique jouée sur plateau : la composition, signée par Léon Bailly, est interprétée par Olivier Mazal, placé côté cour. Si les airs de Lully semblaient aller de soi pour Le Roman de Monsieur Molière, la présence du piano interroge de prime abord, avant que nous en prenions la mesure et la réelle pertinence, après quelques minutes seulement : tout est ajusté au texte, au jeu des acteurs, à l’intensité dramatique souhaitée.

Avortement schizophrénique

Nous vivons cette peur de l’oubli, de l’insignifiance, dont Goliadkine porte la marque indélébile jusque dans son nom. « Qu’y a-t-il de plus beau dans l’amour que quelqu’un qui pense à l’autre ? »*, s’enthousiasme-t-il devant son serviteur, alors qu’il a décidé de mener un combat contre lui-même, contre sa propre nature, en changeant sa garde-robe et en commettant un acte excessif, à l’opposé de sa nature profonde.

Goliadkine a décidé de dépenser toutes ses économies en une seule fois, pour se donner un être social : nouvelles bottes, nouvelle veste, nouvelle livrée pour son serviteur, nouvel attelage… Autant de nouveautés qui diffractent le héros entre le « moi réel » et un « moi social », fantasmé. À l’insignifiance, il préfère le ridicule monde, du moins le croit-il, avant qu’il ne soit humilié devant la maison d’Olsoufi Ivanovitch (Jean-Benoît Terral, qui privilégie ici la caricature – un peu étrange par endroits – pour son interprétation du chef de Goliadkine) et de sa fille Clara Olsoufievna (Laura Chetrit, de plus en plus crédible au fil des scènes).

C’est précisément lors de cette distorsion avortée du « moi » que surgit le double (Antoine Prud’homme de la Boussinière), de nuit tout d’abord, puis de jour, le lendemain, au bureau. Il intervient à l’instant précis de cette impasse schizophrénique, comme pour la prolonger de manière extérieure, irréfragable, totale.

Chant de la folie

Le double supplante l’original, enfermé dans sa paranoïa, dans une folie sans retour qui l’efface des vivants. Goliadkine devient celui à qui l’on pense de moins en moins, que l’on oublierait même tout à fait s’il n’y avait ces lettres qu’il écrit régulièrement au bureau pour dénoncer les machinations – réelles, inventées – du soi-disant usurpateur. Il n’est d’autre solution que de le faire taire définitivement.

Les mots résonnent comme une complainte : « souvenez-vous de moi… », « pensez à moi… », « ne m’oubliez pas… »*, etc. Comme l’espérance d’une ultime marque sinon d’amour, du moins d’estime, au creux de l’insignifiance, en bordure de la folie. L’issue n’est pas sans rappeler l’ultime cri du Horla de Guy de Maupassant : « Alors… alors… il va donc falloir que je me tue, moi !… » Sauf qu’en lieu et place d’un hurlement s’élève un chant, un poème à la lune, impénétrable. Les spectateurs – ce commun des mortels que nous constituons – se heurtent à une absence de rationalité, de langage intelligible, que seule l’acceptation du mystère serait susceptible d’apaiser.

Si on croit à la littérature, il n’est nul besoin de réactualiser en permanence le propos, pour « faire contemporain ». Ronan Rivière, par cette superbe adaptation, montre à nouveau qu’il croit à l’art.

Pierre MONASTIER (avec Pauline ANGOT)

* Toutes les citations sont de mémoire.



  • Création : 6 juin 2018 aux Grandes Écuries du château de Versailles
  • Durée : 1h25
  • Public : à partir de 14 ans
  • Le Double, Ronan Rivière (crédits : Ben Dumas)Texte : Fiodor Dostoïevski
  • Mise en scène & Adaptation : Ronan Rivière
  • Avec Ronan Rivière, Jérôme Rodriguez, Michaël Giorno-Cohen, Jean-Benoît Terral, Laura Chetrit, Antoine Prud’homme de la Boussinière
  • Pianiste sur scène : Olivier Mazal
  • Musique : Léon Bailly
  • Décor : Antoine Milian
  • Lumière : Marc Augustin-Viguier
  • Costumes : Corinne Rossi
  • Collaboration mise en scène : Amélie Vignaux
  • Compagnie : Voix des Plumes
  • Diffusion : Scène & Public

Crédits photographies : Ben Dumas

En téléchargement


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu lors du Off d’Avignon 2018 au théâtre des 3 Soleils.

– 21-23 septembre : Le Potager des Princes (Chantilly)

– Du 22 novembre au 29 décembre 2018 : Théâtre 14 (Paris)

– 17 janvier : Théâtre des 3 Pierrots (Saint-Cloud)

– 15 mars 2019 : Le SEL (Sèvres)

Être tenu informé des dates : tournée.

Le Double, Ronan Rivière (crédits : Ben Dumas)



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