« Je vous le dis solennellement, cette année, je ne dirai pas de mal de mes contemporains, même des plus bêtes, même des plus artistes, même de ceux qui ont pignon sur ministère ou sur magazine ; je serai sage, j’essaierai de les aimer ; mieux, j’essaierai de devenir comme eux, de leur piquer leur place, à ces salopards de petits parvenus. »

Notre chroniqueur Pascal Adam vous envoie ses bons vœux en cette reprise, avec sa verve coutumière, libre et féroce. En prime : plein de (bonnes ?) résolutions à la clef que, évidemment, il ne tiendra pas.

« Restez chez vous »

C’est la reprise, voilà. C’est encore août qu’il faut déjà se mettre à l’écran et rendre la première chronique… Autant y aller de sa bonne résolution, celle-là, oui, qu’on ne tiendra pas.

Je vous le dis solennellement, cette année, je ne dirai pas de mal de mes contemporains, même des plus bêtes, même des plus artistes, même de ceux qui ont pignon sur ministère ou sur magazine ; je serai sage, j’essaierai de les aimer ; mieux, j’essaierai de devenir comme eux, de leur piquer leur place, à ces salopards de petits parvenus.

Non, pour en finir avec une histoire qui court subrepticement au long de ces trop subtiles chroniques, je ne me pense pas meilleur ni plus honnête ni moins médiocre que le dernier de mes collègues entrepreneurs en démolition. Nous ressemblons tous à cette époque ; et, comme eût dit quelqu’un, plus à notre temps qu’à nos pères. La désolation, l’inculture ne me sont point étrangères ; je ne les aimais pas ; j’essaierai de les aimer, je me forcerai un peu.

Je veux vivre avec mon temps, l’aimer, pisser dans le sens du vent – fallait-y pas être con, aussi, pour lui pisser à contre-sens et s’étonner d’être arroseur arrosé ? – ou en tout cas, selon la belle formule d’Albert Camus, je veux placer mon fauteuil dans le sens de l’Histoire, et ce même si l’Histoire, justement, à grands coups de planète en danger et de sans-frontiérisme échevelé, est ce dont je vais chercher à me débarrasser à mort !

Mais je veux un fauteuil, un vrai fauteuil, un vrai putain de fauteuil de compète, pas un strapontin au théâtre cucul de Saint-Trouduc-les-Ouailles !

Voilà, c’est fini, adieu chimères, je me rends à la raison du monde, à la fallacieuse et trafiquée raison de ce pauvre monde sous-culturel : et je ne vais pas faire cela que dans ces chroniques de la quinzaine, non, je veux étendre à ma vie entière cette éthique nouvelle de la bonne résolution qui ne coûte rien et peut rapporter gros ! D’abord, établir une liste des choses dont il faut absolument dire du bien ; une autre, des choses dont il faut absolument dire du mal. (Quand j’aurai du fric, je paierai une jeune personne accorte pour faire la veille internet et mettre à jour cette liste, entre deux privautés librement consenties, on n’est pas des producteurs américains de cinéma, faut pas déconner.)

Surtout, encore avant les fonds abyssaux que je viens d’évoquer, je vais m’attaquer à déformer la forme, à la rendre toute informe et informelle et pleine d’informations plus ou moins fausses. Pas de personnages, ni de situations, encore moins d’histoires, de sentiments, de ressentiments ; je crois bien que
des bouts de phrase ça va vachement suffire
même que ça peut faire poésie même du coup
sur un malentendu sait-on jamais ça peut marcher
mais surtout je veux sauver les baleines et pas que les baleines hein
plus du tout de texte écrit à l’avance on va improvisationner ça au plateau c’est cool, le théâtre aussi il change de genre, d’ailleurs il n’en a plus, ou alors très mauvais, d’ailleurs c’est ça qui plaît, je veux dire c’est ça qui vend
et la ponctuation on l’emmerde on est d’avant-garde comme Pascal Rambert avec des centaines de milliers d’euros dans la Cour d’honneur du Palais des papes

je veux sauver la planète et les migrants et tous les gens comme moi qui sont bios et bourrés de quinoa et font des stages de bien-être tellement innovants que même le yoga a l’air d’être un truc de ringards post-fascistes pour attardés de province (pléonasme), la preuve le coût du stage il est dingue à mort, si ça c’est pas une preuve de la qualité, non mais quand même,

j’aime bien les ours polaires aussi et je n’aime pas la faim dans le monde non plus, mais l’intitulé fait ringard, très années quatre-vingts, faudrait trouver un autre plan com’, la faim dans le monde c’est vieillot, ringard, démodé, passéiste, et je ne sais pas pourquoi on ne parle jamais de la disparition des dinosaures qu’on devrait recloner et installer dans les jardins du palais de l’Élysée, je dis ça parce que même si je suis un rebelle j’aime bien même si je ne suis pas d’accord sur tout à fait tout, je dis, j’aime bien le président, j’espère que les gens qui donnent des sustentations publiques vous avez bien lu ce que je viens d’écrire, je suis un rebelle mais je veux avant tout faire barrage au fascisme, oui, l’autre fascisme, l’ancien, celui dont on sait bien au fond qu’il ne revient pas vraiment, tellement il est guignol, ringard et compagnie,

ce que je veux surtout en plus de dire du bien des trucs bien, on lâche rien, allah akbar, et me too aussi d’ailleurs si tu veux mon avis,
et donc je disais, ce que je veux dire en plus de dire du bien des trucs bien dont il faut dire du bien
c’est dénoncer
dénoncer
dénoncer
dénoncer impitoyablement
jusqu’à ce que mort sociale s’ensuive
et dénoncer encore et encore
ah ça oui putain ça fait grave jouir de dénoncer
parce que bordel c’est tellement bon d’être bon avec les bons du bon côté du manche, du manche sans manche il va sans dire puisque je suis complètement post-genre de tous les genres
je vais tous vous balancer bande de petits collabos qui critiquez ce que je dis
les intellos qui lisez des bouquins écrits avant 2009 par des gens dont on sait bien qu’ils sont tous des patriarcaux hétérocentrés de je ne sais quoi,
on veut la win
et je vais écrire un scénario avec un pote rappeur qu’on va faire les logdia tauguézeur, t’as pigé, gros ?

Voilà. Merci.
J’aurais bien cité un passage de Dom Juan sur l’hypocrisie, mais j’ai craint de tomber dans mes anciens travers.
Venez faire n’importe quoi avec nous, ça va être sympa.
Et de toute façon, c’est ça
Ou bien RESTEZ CHEZ VOUS.

Pascal ADAM

 Lire les dernières chroniques bimensuelles de Pascal Adam :
Théâtre au bout de l’enfer. Et retour (22/06)
Désinvolture & infatuation (08/06)
.



Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.