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Marseille-Provence 2018 : quel art, quel public ?

Marseille-Provence 2018 : quel art, quel public ?
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L’an passé, nous enquêtions sur ce que pourrait être MP 2018 et nous interrogions sur son utilité, sur ses objectifs. De grandes festivités, mais pour qui et pourquoi ? A présent, celles-ci ont commencé. Qu’en penser ?

Nous entendons la joie du président : la cérémonie d’ouverture a été un succès, réunissant en un week-end quelque 155 000 personnes dans toutes les villes concernées (Marseille, Arles, Aubagne, Cassis, Istres, Martigues, Miramas, Salon-de-Provence), dont 45 000 sur le Vieux-Port de Marseille, ce qui a dépassé les attentes des organisateurs. C’était le 14 février, jour de la Saint-Valentin et, le thème étant « Quel amour ! », un spectacle pyrotechnique a été donné sur le Vieux-Port. Les spectateurs furent invités à s’embrasser, on les a photographiés. Plusieurs étudiants interrogés nous disent être venus attirés par le spectacle du Groupe F et pour célébrer la Saint-Valentin, ne sachant pas que cela avait un rapport avec MP 2018, dont ils n’avaient pas entendu parler.

Raymond Vidil, président de MP 2018, estime pourtant que la communication a été bien faite, que tous les publics ont été « sensibilisés » à l’événement, que la cérémonie d’ouverture et les événements qui se tiennent touchent tous les publics. Il en veut pour preuve que la mairie et les bus ont été recouverts d’images promotionnelles, que l’affiche du designer a fait beaucoup de bruit. Sans doute mais dans quel milieu ? Et quel public se sent concerné par les vœux du maire qui, nous dit Raymond Vidil, a évoqué MP 2018 ?

Avec nous, il convient que l’organisation de l’événement est complexe, que c’est foisonnant et qu’il faut faire un effort pour y entrer. Ainsi pour le Train bleu par exemple, qui emmène de Marseille à Vitrolles une centaine de participants au long d’un voyage artistique. « Chaque fois, les réservations sont pleines », insiste M. Vidil, mais il doit bien reconnaître que ceux qui réservent ont déjà des abonnements au théâtre. Quid des publics les plus éloignés de la culture ? Il estime que les publics extérieurs sont sensibilisés par les grandes expositions. « Par ailleurs, l’accent a été mis, lors de l’organisation, sur les petites structures et l’on cherche à attirer les gens des quartiers nord ou défavorisés », dit-il. Ainsi d’un spectacle qui sera déplacé trois jours à la cité de la Castellane.

Musées à bobos

Art contemporainLe musée Regards de Provence expose, sous le titre « Sa muse », un bric-à-brac d’œuvres d’intérêt et de valeur inégaux. « Chacun sa muse ! Entre mythe et réalité, son incarnation contemporaine se déplace dans différents sujets : la femme, le modèle, l’égérie, l’icône, la diva… » Où l’on comprend rapidement que la muse n’est qu’un prétexte à assembler des œuvres dont le lien est ténu : ici un tableau citation de Ben, là une peinture de Henri Manguin, au milieu un dessin de Roger Blachon, une œuvre féministe d’Orlan, une photographie de Serge Gainsbourg avec Jane Birkin.

Où est la cohérence ? Chacune des œuvres peut certes, de près ou de loin, être reliée au thème général de MP 2018, « Quel amour ! », mais l’on se permettra de trouver cela un peu léger. En deux mois, l’exposition a accueilli moins de 7000 visiteurs ; or celle-ci est couplée à une passionnante exposition consacrée à André Maire, peintre, voyageur et dessinateur de grand talent… qui ne bénéficie pas du label MP 2018.

Ce qui se joue au musée Regards de Provence est-il une mise en abyme de MP 2018 ? De grandes prétentions, de grands mots, de grands espoirs, pour un résultat qui n’est pas toujours à la hauteur ? Bien sûr, nous comprenons Raymond Vidil, président de MP 2018 : le budget est sans commune mesure avec ce que fut celui de MP 2013 capitale européenne de la culture. Il n’est que de 5,5 millions d’euros, financé pour moitié par les entreprises privées que le comité artistique a su entraîner par son enthousiasme, moitié par les collectivités publiques. Mais alors, fallait-il miser sur un si grand nombre d’événements dont une partie paraît creuse ou insipide ? Fallait-il voir si grand ?

Au vernissage de l’exposition de Carlos Kusnir au Frac, nous avons surtout rencontré des bobos. De même le lendemain, à la Friche Belle de Mai, avec les œuvres du même artiste, tandis que la population locale était dehors à jouer au foot et à fumer. Mais Carlos Kusnir, c’est de l’art conceptuel, qui a de quoi rebuter. Il est d’ailleurs peu probable qu’il ait attiré les foules. Claire V., pianiste et professeur de piano à Marseille, en convient. Peut-être fait-elle partie de la cible bobo, nous dit-elle ; en tout cas, elle se tient au courant de ce qui se passe à Marseille qu’elle trouve, étonnamment, assez proche de Berlin d’où elle vient, pour ce qui est de l’effervescence artistique, du morcellement culturel. Elle estime que la communication a été bien faite. Elle nous assure que les parents de ses élèves sont, pour la plupart, informés des événements. Une grosse communication a en effet été faite dans les écoles. Certains vont voir des spectacles, dit-elle ; en revanche ceux qui se sont rendus à l’installation de JR pour « Amor fati » ont été déçus, trouvant cela vide. C’est dommage.

Richesse du spectacle vivant

Sa voisine, dans ce quartier du grand est de Marseille, plus proche d’Aubagne que du centre, nous dit qu’il lui est très difficile de faire quelque chose avec ses enfants. Bibliothécaire, pigiste, travaillant également pour une maison d’édition, elle devrait être une des cibles, reconnaît-elle. « Mais il faut près d’une heure de voiture pour rejoindre le centre de Marseille », déplore-t-elle. Et stoïque : « Ce n’est pas grave, cela vise les populations du centre. Et les quartiers Nord qui sont à 10 minutes du centre. Il y a toujours des sacrifiés. Les familles cultivées peuvent compenser… »

Pour ce qui concerne la programmation, de ce qu’elle en a vu, « c’est un peu léger, voire fumeux ». Elle reconnaît que la programmation de danse a l’air bien ; certains spectacles aussi. « Pourtant, je n’ai participé à aucune manifestation MP 2018 pour l’instant, alors que je sors toutes les semaines. »

C’est sans doute dans les spectacles d’arts vivants que l’on trouve la programmation la plus riche, qui profite de spectacles déjà existants ou coproduits, pas uniquement créés pour MP 2018. Le festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence est partie prenante de l’organisation. Le 14 février, jour d’ouverture, il a mis en place différentes activités et un concert gratuit qui aurait rassemblé quelque 16 000 personnes. Il proposera également un parcours urbain participatif autour d’Orfeo et Majnun, le 24 juin, sur le cours Mirabeau. Par ailleurs, si quatre opéras sont labellisés MP 2018, ils « font tous partie de la programmation du 70e festival d’Aix et ont été programmés bien avant la mise en place de MP18 », nous indique l’attachée de presse.

De même pour ce qui concerne Opéraporno, Carmen(s), D. Quixote

In fine, peu de spectacles, d’installations créés sur mesure pour MP 2018 resteront inoubliables. En revanche, comme le dit Claire V., l’idée de fédérer tous ces événements culturels et de les mettre en avant par une puissante communication est une bonne chose. À Marseille où l’action culturelle des pouvoirs publics est quasiment nulle, ce sont des acteurs culturels privés, et pas des moindres, qui ont pris les choses en main. Si l’objectif de l’association est de mener plus de gens à l’opéra, au théâtre, dans les musées ou de leur proposer des spectacles de rue, souhaitons-lui bon vent. Mais il n’est pas certain qu’il faille absolument chercher à multiplier les créations originales.

Raymond Vidil en est persuadé : l’effet de visibilité pour Marseille et ses environs est sans commune mesure grâce à cet événement. Espérons que l’élan soit donné.

Matthieu de GUILLEBON

Correspondant Provence-Alpes-Côte-d’Azur



Photographie de Une – Groupe F – Le Grand Baiser (© Thierry Nava-MP2018)



 

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