Instant classique – 20 mars 1898… 123 ans jour pour jour. Dvořák compose son quatrième poème symphonique, à l’histoire déchirante : amour, meurtre, remords et suicide sont au programme de cette œuvre qui est un nouveau coup de génie mélodique du compositeur tchèque. Un chef-d’œuvre dense et humain.

Antonín Dvořák aime les oiseaux, en particulier les pigeons (quelle drôle d’idée !) et les colombes. En 1896, il a l’idée d’écrire un nouveau poème symphonique – son quatrième – avec pour personnage central une colombe. Mais l’histoire que raconte ce poème est des plus déchirante : elle se fonde sur une ballade du poète tchèque Karel Jaromír Erben, qui figure dans le recueil Kytice, recensant de nombreux poèmes nationaux tchèques.

C’est l’histoire d’une jeune femme qui a tué son mari. Non, non, pas parce qu’elle ne supportait plus le confinement ou les couvre-feu à ses côtés, mais parce qu’elle en aime un autre. Le poème symphonique commence par une mélodie très sombre, d’une beauté noire et désolée, qui symbolise l’enterrement du mari. Puis on entend les échos d’une grande fête, avec une musique joyeuse : la veuve pense à son amant et se marie avec lui… Mais une colombe (dont le roucoulement est symbolisé par des trilles aux bois) vient bientôt se poser, constamment, au-dessus de la tombe du mari assassiné. La voyant, la veuve remariée est prise de remords de plus en plus insupportables. Une forme d’apaisement – symbolisé par une charmante mélodie au violon – survient enfin, mais la colombe, inlassablement revient toujours au même endroit. La jeune femme n’en peut bientôt plus et se suicide, comme on l’entend dans la conclusion, avec une atmosphère aussi lugubre qu’au début qui éteint doucement la musique, comme une bougie, au son des trilles des bois, symbolisant l’envol de la colombe.

Comme à son habitude, le génie mélodique de Dvořák fascine et nous plonge dans cette musique à programme comme dans un rêve. C’est Leós Janaček, âgé de vingt-quatre ans, qui dirige la création de ce chef-d’œuvre dense et humain à Brno voici cent vingt-trois ans.

Le voici dans l’interprétation habitée qu’en a fait un grand spécialiste de la musique tchèque, Charles Mackerras, à la tête de la Philharmonie tchèque, dont c’est le répertoire de prédilection. Je suis sûr que les premières mesures, cette marche funèbre aux cordes typique du style du compositeur, vous saisira et vous donnera envie d’aller plus loin. Vous voyagerez donc dans un triste conte de fées pendant vingt petites minutes (il manque malheureusement trois secondes à la fin, curieusement).

Cédric MANUEL

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