Claude Debussy compose une œuvre qu’il interdit le jour même de sa création et qu’il met à l’Index sa vie durant. Il faut attendre sa mort pour qu’elle soit enfin créée… Mais pourquoi un tel choix ? Car cette fantaisie pour piano et orchestre est tout de même plus séduisante que ne l’a dit son auteur.

Claude Debussy n’a pas trente ans lorsqu’il compose sa fantaisie pour piano et orchestre, dédiée au pianiste René Chansarel.

Tout est arrangé et cette partition, qui ressemble à un concerto mais qui ne doit pas en être un, est prévue pour être créée en 1890. Elle ressemble à un concerto car elle est en trois mouvements, dont les deux derniers s’enchaînent, ce qui n’est certes pas rare dans la littérature concertante. Mais bon, Debussy ne veut pas que ce soit un concerto et puis voilà. Au demeurant, il s’agit beaucoup plus d’un dialogue ou même d’une promenade croche dans la croche (ce qui va bien au futur Monsieur Croche) entre les deux.

On y reconnaît, dès le premier mouvement, ce style « impressionniste » qui est déjà la marque de fabrique du compositeur. On y est surpris, dans le dernier tiers de l’œuvre, d’entendre une composition qui ressemble furieusement à du jazz – alors totalement méconnu – avec ces pizzicati de contrebasse.

Mais crac, patatras, notre Debussy estime que son œuvre est trop des autres (d’Indy, Franck) qui l’ont influencé et pas assez de lui-même. Je vous ai déjà dit qu’il était à peu près aussi têtu qu’une mule plantée au milieu d’un chemin et que pas même deux charrettes de carottes ne feraient bouger d’un poil. Et donc, sans préavis, Debussy interdit qu’on joue son œuvre. Et pour faire bonne mesure, il l’interdit le jour même ou la veille, alors que tout est prêt et que l’orchestre – qui doit être dirigé par Vincent d’Indy lui-même – a déjà répété. Pour être bien sûr qu’on ne le joue pas quand même, il se transforme en Arsène Lupin : il pique ni plus ni moins la partition d’orchestre du chef, qui a servi à la dernière répétition, et la planque. Non sans s’être excusé auprès de l’austère maître et patron de la Schola cantorum qui, comme on sait, avait l’humour aussi développé que la vue chez une taupe.

Et Debussy interdit formellement qu’on produise sa partition sa vie durant. Ce petit coquin aurait pu la détruire, s’il la trouvait si pourrie. Mais il ne l’a pas fait et a essayé de la modifier plusieurs fois. Mais rien à faire, ‘‘hands off’’.

On attend donc sa mort et elle est créée un peu plus d’un an après celle-ci, voici cent deux ans aujourd’hui ! Mais c’est Londres et non Paris qui en a la primeur, même si c’est le très français Alfred Cortot qui en est le soliste. Voici cette œuvre, plus séduisante que ne l’a dit son auteur, par le grand Nelson Freire.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »