En réponse à la colère stalinienne suscitée par son précédent opéra, Chostakovitch compose un chef-d’œuvre incontournable dans l’histoire de la musique symphonique : une partition saluée de tous, dont l’interprétation est multiple. Elle est créée il y a 84 ans aujourd’hui.

En exergue de sa cinquième symphonie, créée par Evgeny Mravinsky à la tête du Philharmonique de Leningrad voici quatre-vingt-quatre ans, Dimitri Chostakovitch écrit « Réponse d’un compositeur à de justes critiques ». Il l’a écrite en trois mois et, par ce titre à peine énigmatique, il s’efforce de faire amende honorable après la colère stalinienne qu’avait suscité notamment son opéra Lady Macbeth de Mtzensk que le dingo sanguinaire avait jugé pornographique. Et donc toute la chaîne des serviteurs zélés du chef avaient de concert vomi le travail du jeune compositeur. À tel point que ce dernier cachera sa quatrième symphonie, qu’il ne créera que plusieurs années après la mort de Staline.

Donc Chostakovitch dit faire amende honorable. Il écrit même : « Tout n’a pas été d’égale valeur dans mes œuvres précédentes. Il y a eu des échecs. Dans ma cinquième symphonie, j’ai voulu faire en sorte que l’auditeur soviétique ressente dans ma musique un effort en direction de l’intelligibilité et de la simplicité. »

Simple et intelligible, dites-vous ? Mais oui. Tous les auditeurs, en particulier les écrasés, les angoissés, les suspects aux yeux du régime – c’est-à-dire en réalité à peu près tout le monde – comprennent très exactement ce que Chostakovitch veut leur dire. Le régime aussi, qui voit dans cette symphonie – en effet, l’une des plus accessibles et d’ailleurs l’une des plus populaires des quinze de son auteur – la rédemption attendue.

Mais pourtant, Chostakovitch projette dans cette œuvre toute l’angoisse, le drame qu’il a vécu, persuadé d’être arrêté comme tant d’autres, exécuté ou expédié au goulag. Cette terreur sera cause de bien des tracas de santé et de tourments intérieurs. La symphonie traduit donc ces étapes : l’inquiétude à la fois sourde et criarde dans le premier mouvement ; l’ironie grinçante du scherzo placé en seconde position et qui est très célèbre (vous y reconnaîtrez la musique de certaines publicités dans son thème principal à la flûte) ; la tristesse poignante d’un des plus beaux mouvements lents jamais écrits par lui (et que j’ai choisi) ; et enfin le finale clinquant et martial dans lequel le régime a vu le triomphe des idéaux soviétiques et où Chostakovitch cherche peut-être aussi à montrer à tous qu’il leur faut s’accrocher et qu’il s’en sortiront.

Ce chef-d’œuvre est incontournable dans l’histoire de la musique symphonique. Je vous encourage donc à l’écouter dans son intégralité.

Les versions ne manquent pas : le hiératique et décapant Mvravinsky bien sûr ; l’exalté et optimiste Bernstein (qui l’a jouée devant le compositeur en 1959 lors d’une tournée historique et filmée du Philharmonique de New York en URSS, à la grande satisfaction de l’auteur qu’on voit sur les images presque courir dans les travées pour venir saluer le chef) ; le très appliqué Mariss Jansons ; l’impitoyable Kondrachine, mais aussi l’une des meilleures intégrales de l’histoire du disque avec un chef immense qui vient juste de nous quitter, Bernard Haitink, que voici.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »