28 avril 1892… 129 ans jour pour jour – Jean Sibelius entre dans le monde des grands en reprenant LA grande légende mythologique finlandaise : le Kalevala. Sa vaste symphonie, tout à fait exceptionnelle dans son œuvre, remporte un immense succès. Mais le compositeur lui-même la renie et l’interdit de son vivant, à l’exception d’un mouvement.

Le Kalevala, c’est LA grande légende mythologique finlandaise rassemblée au XIXe siècle par le médecin et spécialiste des folklores locaux, Elias Lönnrot. Ces légendes ancestrales ont pour personnage central le barde Väinämöinen, et commencent par la création des Éléments.

Parmi les personnages qu’on y croise figure Kullervo, dont voici l’histoire : Untamo vainc son frère Kalervo après une dispute et massacre toute sa famille, hormis sa femme enceinte qui enfante Kullervo. Untamo vend Kullervo comme esclave à Ilmarinen. La femme d’Ilmarinen le fait travailler comme berger, et le traite mal. Elle lui envoie ainsi un pain contenant une pierre sur laquelle Kullervo brise son couteau. Pour se venger, Kullervo perd le troupeau de vaches dans un marais. Il ramène à sa place un troupeau de bêtes sauvages et de prédateurs, qui tuent la femme d’Ilmarinen. Kullervo s’enfuit de la maison d’Ilmarinen et retrouve ses parents qu’on croyait morts, mais ne les reconnaît pas. Il séduit sans le savoir sa sœur. Lorsque celle-ci l’apprend, elle se jette dans les rapides d’une rivière. Kullervo part vivre dans la maison d’Untamo et cherche à prendre sa revanche. Il y tue tout le monde et rentre chez lui, où tous sont morts. Il se suicide en se jetant sur sa propre épée. On le voit, le Kalevala, c’est rigolo et fringant !

Au début des années 1890, Jean Sibelius, qui n’est pas encore la gloire nationale qu’il va devenir – précisément avec cette œuvre – s’appuie sur cette légende pour composer une vaste symphonie pour solistes, chœur d’hommes et orchestre, en cinq mouvements : une introduction (« sans programme »), l’enfance de Kullervo, Kullervo et sa sœur – le mouvement le plus vaste –, la marche de Kullervo pour se battre contre Untamo et enfin la mort de Kullervo.

Sibelius s’y montre souvent très en avance sur son temps, avec des tournures qui annoncent un Prokofiev (qui naît en 1891…), notamment dans les mouvements 3 et 5, qui font intervenir les voix. La création à Helsinki de cette partition fascinante, devant une salle entièrement acquise à la cause nationaliste finnoise, est un immense succès qui consacre le jeune compositeur (il a vingt-six ans), presque à son corps défendant.

En effet, Sibelius va bientôt rejeter son œuvre et carrément interdire qu’elle soit interprétée de son vivant, à l’exception du mouvement « Kullervo et sa sœur ». Sans doute trouvait-il sa partition trop extravertie, trop lyrique, lui qui ne composera jamais d’opéra et qui cherchera toujours cette sobriété minérale qui fait d’ailleurs tout le prix de son génie, quoi qu’en pensent ceux qui ont toujours considéré sa musique comme mineure voire médiocre (Boulez en tête). J’ai choisi le premier mouvement, sans programme donc, pour vous présenter cette œuvre tout à fait exceptionnelle dans le catalogue de Sibelius, ici merveilleusement interprété par l’orchestre de Bournemouth sous la baguette d’un des très grands chefs finlandais, Paavo Berglund.

Cédric MANUEL

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Image à la Une : Gallen-Kallela, La malédiction de Kullervo, 1899 (détail)
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Rubrique : éphéméride