Instant classique – 28 décembre 1937… 82 ans jour pour jour. En 1931, alors qu’il vient d’achever le concerto pour la main gauche et repris celui en sol, Ravel présente quelques signes d’une fatigue qui devient vite chronique. Personne n’y prête attention, et il fait d’ailleurs une grande tournée avec la pianiste Marguerite Long en 1932.

À l’automne, Maurice Ravel se remet à grand peine d’un accident de taxi alors qu’il n’a que quelques blessures très superficielles. C’est en juin 1933 que l’inquiétude commence à grandir. Un jour que chez lui, au Pays basque, il veut montrer à son amie Marie Gaudin comment faire des ricochets, il jette le galet à la figure de celle-ci. Le lendemain, il manque de se noyer car subitement, il ne sait plus nager. Il écrit peu après à Marie Gaudin une lettre très hésitante, pleine de ratures et sans phrase vraiment construite.

Un arsenal de remèdes de cheval le fait aller mieux pendant l’année qui suit, et il se sent même suffisamment bien pour diriger un concert en novembre 1933. Ce sera son dernier. Peu à peu, mais inexorablement, il décline, incapable d’écrire la moindre note. Bientôt, il n’arrive même plus à écrire une lettre, mais parvient à contrôler sans erreur des enregistrements de ses œuvres, y compris en relevant des fausses notes ici ou là.

En 1936, le voici prisonnier de son corps. « Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? Pourquoi ? » dit-il à ses amis, parfaitement conscient de sa déchéance. On tente de le rassurer, il est très choyé par ses proches, et en premier lieu par sa gouvernante Mme Revelot. Il fait encore de longues promenades comme hors de lui-même, se perdant dans la forêt de Rambouillet qu’il connaît pourtant par cœur. Il reste assis pendant des heures sans rien dire ni rien faire. Il fait encore quelques apparitions publiques lors desquelles il semble absent et aphasique.

Toujours conscient de son état, on le voit un jour verser des larmes en disant : « J’ai encore tant de musique dans ma tête, je n’ai encore rien dit, j’ai encore tellement à dire. » Les médecins constatent qu’il sait jouer du piano par cœur, mais qu’il ne retrouve pas les bonnes touches à la dictée. Aujourd’hui encore, on ne sait pas bien décrire avec précision le diagnostic, mais il est clair qu’il s’agit d’une maladie neurodégénérative, sans signe de démence.

L’un de ces médecins pense que l’un des hémisphères cérébraux de Ravel étant un peu déficient, comme atrophié, depuis la naissance, l’autre l’avait en quelque sorte rejoint en raison des incidents précités et d’une consommation de tabac et d’alcool élevée. Il suggère à l’entourage de Ravel de tenter une opération pour « regonfler » l’hémisphère concerné, ajoutant qu’il n’y a qu’une chance sur un million d’y parvenir. Ravel est donc opéré dans une clinique de la rue Boileau à Paris, le 17 décembre 1937. Mais il sombre dans un coma irréversible et meurt il y a donc tout juste quatre-vingt-deux ans.

Pour rendre hommage à ce géant, j’ai choisi une œuvre qui a elle-même été créée un 25 décembre, en 1910 : la célèbre pavane pour une infante défunte, ici dans sa version pour orchestre. On pourra trouver que l’orchestre symphonique de Boston, sans doute dirigé par Charles Munch, va un peu vite, mais tout subsiste de la splendeur désolée de cette merveilleuse musique.

Cédric MANUEL

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Crédits photographiques : Lipnitzki/Roger Viollet/Getty Images
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Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »