30 juin 1802… 219 années jour pour jour. Beethoven compose un chef-d’œuvre absolu de l’histoire de la musique : sa sonate au clair de lune… ou sous la tonnelle… enfin peu importe ! Il s’agit bien là d’un tube indémodable, connu de tous.

Alors celle-là, les amis, vous la connaissez tous… C’est un tube éternel, du même genre que L’Alleluia de Haendel ou La marche turque de Mozart ou La polonaise brillante de Chopin ou « Le chœur des esclaves » de Nabucco ou… mais arrêtons là : la liste serait infiniment plus longue que vous n’oseriez le penser !

La sonate n°14 opus 27 n°2 de Ludwig van Beethoven est communément surnommée « sonate au Clair de lune » – comme archétype du romantisme pour celui qui a inventé ce surnom, en tout cas. Car, première caractéristique des faussetés qui entourent cette œuvre : le surnom « Clair de lune » n’a pas du tout été imaginé par Beethoven. C’est un certain Ludwig Rellstab, poète qui avait rencontré le compositeur et qui a fourni pas mal de textes à Schubert. Rellstab voyait dans la sonate une « barque au clair de lune sur le lac des Quatre-Cantons »…

Mais ce n’est là que le début d’une longue liste d’invraisemblances ou de faits un peu forcés… Déjà, la dédicace elle-même : celle-ci ne fait pas de doute, puisqu’elle figure en gros sur la première édition originale de la partition, en mars 1802 : comtesse Giulietta Guicciardi, jeune femme de dix-sept ans à laquelle il semble que notre héros du jour n’ait pas été insensible et qui était l’une de ses élèves.

À l’origine, il y a deux sonates opus 27 d’où les numéros qui y sont accolés. Elles devaient être dédiées à la princesse Liechtenstein, et un rondo qui n’a rien à voir avec ces sonates devait l’être à Giulietta. Mais au moment de publier ce fameux rondo, Beethoven change la dédicace et y inscrit la comtesse Henriette Lichnowsky, sans qu’on sache s’il s’agit d’une erreur de l’éditeur ou d’un vœu de Beethoven. Giulietta a donc raconté ensuite, sans qu’on puisse en être certain, que Beethoven a décidé de couper sa sonate op. 27 en deux pour lui en offrir une…

Liszt, pas avare en exaltation, verra lui dans la sonate « une fleur entre deux abîmes » (sic).

Autre histoire invérifiable : les amis de Beethoven appelaient cette œuvre « sonate de la tonnelle », prétendant que le compositeur l’avait écrite sous une tonnelle.

Ces mêmes amis, sur le mode de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, affirmeront que Beethoven disait lui-même avoir composé le fameux adagio en 1801, auprès du cadavre d’un ami. Sauf qu’on ne voit pas très bien quel ami il aurait perdu à ce moment-là, pouvant expliquer une telle improvisation. Bref, chacun y est allé de sa petite anecdote.

Mais tout ceci est tellement dérisoire à côté de ce qu’on entend. Ce 30 juin 1802, le fameux journal musical Allgemeine Musikalische zeitung écrit : « L’opus 27 n°2 ne laisse absolument rien à reprendre, cette fantaisie d’une unité parfaite est sortie d’un seul coup, inspirée par un sentiment nu, profond et intime, et pour ainsi dire taillé d’un seul bloc de marbre. » On ne saurait mieux dire.

Il semble pourtant que Beethoven n’aimait guère ce chef-d’œuvre absolu de l’histoire de la musique. Mais qu’importe. Vous connaissez tous l’adagio, mais connaissez vous la suite ? Non pas seulement le court allegretto qui le suit et qui nous fait respirer après l’oppression mélancolique du début. Respirer pour mieux basculer dans le dernier mouvement, ce presto agitato d’une puissance extraordinaire, qui donne toujours d’irrépressibles frissons, surtout quand il est joué par une interprète aussi sensible mais sans concessions comme la géniale Maria-João Pires.

Cédric MANUEL



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Rubrique : « Le saviez-vous ? »