Instant classique – 4 mars 1989… 32 ans jour pour jour. Météore de la musique, Hans Rott compose une symphonie passionnante, soutenu par son maître Bruckner et son ami Mahler. Hélas, il se heurte aux conservateurs et sombre peu à peu dans la folie. Il meurt à 26 ans, après avoir détruit une partie de ses rares œuvres. Une histoire tragique dont il reste cette précieuse symphonie, créée près de 100 ans après sa mort.

Parmi les météores de l’histoire de la musique, Hans Rott est l’un des plus remarquables, un pour lequel son ami Gustav Mahler – avec qui il partageait une chambre au conservatoire de Vienne – a dit un jour : « Il est totalement impossible d’estimer ce que la musique a perdu avec lui. Sa première symphonie… s’élève à de telles hauteurs de génie qu’elle fait de lui – sans exagération – le fondateur de la Nouvelle Symphonie telle que je l’entends… Sa nature intime est tellement apparentée à la mienne que lui et moi sommes comme deux fruits d’un même arbre, produits par la même terre, nourris du même air. Nous aurions eu une infinité de choses en commun. »

Né en 1858, deux ans avant Mahler, à Vienne, Rott entre au conservatoire de la ville et a pour professeur entre autres le plus grand organiste du moment, Anton Bruckner, qui apprécie beaucoup ce jeune homme qui le vénère par ailleurs comme Bruckner vénère Richard Wagner. Rott lui-même sera subjugué par son premier spectacle à Bayreuth. Il est déjà animé d’une violente envie d’écrire une symphonie. Il n’a pas vingt ans. Bruckner, qui connaît trop bien ces affres, l’encourage paternellement à présenter ses premiers travaux à un jury, composé d’éléments ultra-conservateurs qui se moquent de lui.

Rott ne se décourage pas et poursuit son travail. Sa symphonie est achevée en 1880 après beaucoup d’efforts. Bruckner essaie de la faire jouer par le grand chef d’orchestre – et défenseur des musiques nouvelles – Hans Richter. Hélas, ce dernier repousse la symphonie. Rott se présente alors à Brahms, qui fait la pluie et le beau temps sur la vie musicale viennoise. Mais Brahms appartient au courant conservateur, c’est l’adversaire de Bruckner, l’ennemi de Wagner. Or, toutes les réminiscences wagnériennes que Brahms entend dans la symphonie de Rott l’indisposent. Il rejette lui aussi le travail du jeune compositeur, reconnaissant quelques belles choses, mais en critiquant mille autres. Rott est alors aux abois. Orphelin (son père, un grand acteur de la scène viennoise, est mort prématurément en 1876 et sa mère alors qu’il n’avait que deux ans), sans le sou, il doit se résoudre – comme Mahler du reste – à aller tenter sa chance ailleurs. Il trouve une place de chef de chœur à Mulhouse.

Un matin du mois d’octobre 1880, il monte dans le train pour Mulhouse afin de prendre son poste. Pendant le voyage, un passager veut allumer un cigare. Et là, quelque chose se casse. Rott bondit, sort un revolver, empêche le malheureux passager d’allumer son cigare en hurlant que Brahms a bourré le train de dynamite. Il est interné pour « démence hallucinatoire et délire de persécution », détruit une partie de ses rares œuvres et meurt à peine quatre ans plus tard, à même pas vingt-six ans, de tuberculose.

Un peu plus de cent ans plus tard, surgissant d’un oubli à peu près total, sa symphonie est enfin redécouverte par le musicologue Paul Banks et très vite créée, voici trente-deux ans aujourd’hui. Difficile en l’entendant de ne pas faire le parallèle avec Bruckner et Wagner dont on sent les influences profondes. Difficile aussi de ne pas voir les similitudes évidentes avec ce que Mahler fera. Deux frères en musique, au point que certains ont accusé Mahler de plagiat (sauf que le matériau de la première symphonie de Mahler est antérieur à la symphonie de Rott). Qui sait ce que cela aurait pu donner…

Toute la symphonie de Rott est vraiment passionnante. En voici le premier mouvement, celui qui avait été rejeté par le premier jury, auquel Bruckner, furieux, avait hurlé qu’un jour avec ce jeune compositeur, on entendrait de grandes choses. Hélas, le destin en a décidé autrement, même si on peut en juger déjà avec cette précieuse symphonie.

Cédric MANUEL

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Rubrique : « Le saviez-vous ? »