Instant classique – 5 mars 1883… 138 ans jour pour jour. L’opéra Henry VIII de Camille Saint-Saëns est créé : une partition plus subtile que spectaculaire, qui lui vaudra critiques (Debussy) et louanges (Gounod). Et vous, dans quel camps vous situez-vous ?

C’est le directeur de l’opéra, Vaucorbeil, qui propose à Camille Saint-Saëns un livret tiré de la pièce de Calderon de la Barca, Le schisme d’Angleterre qui deviendra Henry VIII pour l’opéra. Il est vrai qu’il l’avait déjà soumis à Gounod et que ce dernier ne l’avait pas retenu. Saint-Saëns, lui, ne refuse pas ce qui peut lui donner une nouvelle occasion de prouver qu’il est un grand compositeur lyrique à celui qui n’avait pas voulu faire entrer son Samson et Dalila pour la Grande boutique. Quoi de mieux pour cela qu’un sujet de type « Grand opéra », en héritier de Meyerbeer et de Verdi ? Le compositeur se met au travail à l’été 1881. Il lui faut dix-huit mois pour en venir à bout. Quatre actes, une histoire bien connue et déjà visitée par les théâtres lyriques, mais des éclats finalement bien sages.

Saint-Saëns propose une partition plus subtile que spectaculaire. Malgré des répétitions à couteaux tirés entre chanteurs, compositeur et directeur de l’opéra, la création, voici cent trente-huit ans, se passe très bien. On parle beaucoup de l’œuvre, par des polémiques – un incident lors du premier tableau de l’acte III, au moment de l’air du légat du pape, qui conduit Saint-Saëns à retirer le tableau entier. On en parle aussi pour le critiquer parfois vertement. En la matière, Debussy n’est pas le dernier. Il souligne surtout qu’il y a quelque incohérence à mettre en scène un « tigre assoiffé de sang » en lui faisant chanter « des cantilènes trop sucrées propres à attendrir un enfant ».

Gounod, lui, n’a pas ces préventions. Il consacre à l’œuvre un long article dans La nouvelle revue, qui se termine ainsi : « Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton nom désormais attaché à l’une des œuvres qui auront le plus honoré l’art français et notre Académie nationale de musique. Pour ceux qui t’ont connu enfant (et je suis un de ceux-là), ta destinée était certaine ; tu n’as pas eu d’enfance musicale. Infatigablement couvé par ton intelligente et généreuse mère, tu as eu, tout de suite, pour nourriciers les maîtres du grand art ; ils t’ont fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps déjà, la renommée avait devancé pour toi cette popularité dont le théâtre semble avoir le privilège exclusif ; il ne manquait plus à ton autorité que la consécration d’un éclatant succès dramatique ; tu la tiens aujourd’hui. Va donc maintenant, cher grand musicien ; ta cause est victorieuse sur toute la ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, l’avenir sera fidèle à ton œuvre. Dieu t’a donné la lumière et la main d’un maître : qu’il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous. »

L’histoire, cependant, n’a pas fait justice à cette partition, peut-être trop tardive pour ce qu’elle voulait être ou trop subtile pour ceux qui voulaient qu’elle fût grandiose. Un regain d’intérêt, cependant, a semblé surgir au début des années 2000, mais il n’a pas fait florès. Il n’a cependant pas empêché la reprise d’une production du théâtre impérial de Compiègne à Barcelone en 2001 avec dans le rôle de Catherine d’Aragon, rien moins que Montserrat Caballé. Certes son français est hésitant, certes la voix n’est plus ce qu’elle a été, certes l’extrait est honteusement tronqué, mais c’est quand même la Caballé et dans une œuvre rare d’un grand maître dont le centenaire de la mort, cette année, ravivera peut-être enfin le souvenir.

Cédric MANUEL

.
Tableau à la Une : Portrait de Henry VIII par Hans Holbein le jeune, vers 1537-1547 (détail)

.



À chaque jour son instant classique !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »