Instant classique – 6 mars 1882… 139 ans jour pour jour. Édouard Lalo compose un ballet qui conjugue exotisme et sensualité : Namouna, sur un poème d’Alfred de Musset. Une pièce délicate, sans effet outrancier, très suggestive et symboliste, qui provoque l’enthousiasme de ses pairs, Debussy en tête.

En ce début de décennie 1880, Édouard Lalo est désabusé. L’Opéra de Paris, la « grande boutique » comme l’appelait perfidement Verdi, a refusé son pourtant merveilleux opéra Le roi d’Ys. Trop compliqué à monter, etc., etc. L’œuvre n’est créée qu’en 1888 à l’Opéra-Comique. Mais, magnanime, l’Opéra commande quand même à Lalo une partition, un ballet. « J’ai passé ma vie à étudier la musique dramatique… et on me demande un ballet, s’énerve le compositeur. C’est insensé. » Mais il faut bien vivre et il se met donc au travail à l’été 1881, sur la base d’un poème d’Alfred de Musset, Namouna. Poème qui commence comme ceci :

« Le sofa sur lequel Hassan était couché
Était dans son espèce une admirable chose.
Il était de peau d’ours, — mais d’un ours bien léché :
Moelleux comme une chatte, et frais comme une rose.
Hassan avait d’ailleurs une très-noble pose,
Il était nu comme Ève à son premier péché. »

Exotique, donc. Et sensuel. Lalo doit finir sa partition pour le 1er décembre 1881. Il y met tout son cœur et sa science pour démontrer de quelle trempe il est. Mais voilà qu’il est frappé d’hémiplégie. Comme toujours, humain et dévoué, son confrère Charles Gounod vient à son secours pour l’aider, sur ses indications, à terminer la partition. Lalo se remettra (il meurt en 1892), mais c’est bien grâce à Gounod que le ballet est finalement créé. Lalo, reconnaissant, dédie bien sûr la partition à son ami.

La création au Palais Garnier voici cent trente-neuf ans, sur une chorégraphie de Lucien Petipa (c’est quand même cocasse qu’un – grand – danseur, et frère du non moins grand chorégraphe Marius, ait pu s’appeler ainsi), est des plus agitées. Le public réprouve et hue ce qu’il voit et entend. Les musiciens, eux, applaudissent à tout rompre. La jeune génération des compositeurs français est subjuguée : Fauré, Chausson et Chabrier (qui dira que sans Namouna, sa fameuse rhapsodie España n’aurait jamais existé) sont enthousiastes.

Mais il y a surtout Claude Debussy qui ne tarit pas d’éloges, et chez lui, ce n’est pas à proprement parler très courant. C’était une sorte de Boulez avant l’heure. « Parmi trop de stupides ballets, il y eut une manière de chef-d’œuvre : la Namouna d’Édouard Lalo, écrit-il. On ne sait quelle sourde férocité l’a enterrée si profondément que personne n’en parle plus… C’est triste pour la musique. »

Car en effet, Lalo est victime d’une véritable cabale qui aboutit au retrait de son ballet de l’affiche. Heureusement, comme c’est souvent l’usage, Lalo en fait trois suites d’orchestre, la plus fameuse étant la première, qui remporte un authentique triomphe quelques temps plus tard.

Mais j’ai choisi pour vous aujourd’hui l’une des pièces du ballet, le morceau sans doute le plus célèbre de la partition, la fameuse sieste des esclaves. Je parlais d’exotisme et de sensualité. En voici un exemple musical très délicat, sans effet outrancier, très suggestif, très symboliste (Debussy a dû adorer cela aussi), qui vous entourera d’une chaleur douce.

Cédric MANUEL

.



À chaque jour son instant classique !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »