Instant classique – 9 novembre 1893… 127 ans jour pour jour. Ruggero Leoncavallo crée le premier volet d’une tétralogie italienne qu’il rêve en miroir à celle allemande de Wagner. Il n’en écrira qu’un opus, une échec retentissant, qui sombrera peu à peu dans l’oubli malgré de timides tentatives de réhabilitation.

Après la reconnaissance qui lui apporte Pagliacci en 1892, Ruggero Leoncavallo se sent pousser des ailes. Dans l’euphorie, les uns le voient comme un successeur possible de Verdi, les autres comme le principal rival de Mascagni dans le nouveau courant vériste, tandis que Puccini commence à pointer le bout de ses moustaches (Manon Lescaut est créée en 1893). Sans parler de ce que Leoncavallo peut dire de lui-même – il est très disert et très imaginatif.

Passionné par Wagner, il aimerait plutôt se lancer dans une grande fresque de type “Tétralogie” qui aurait l’Italie comme épicentre et qui en célébrerait l’Histoire à travers des personnages emblématiques de la Renaissance : les Médicis, Savonarole et César Borgia. Le Napolitain Leoncavallo espère ainsi réaliser une trilogie à la gloire de la Renaissance italienne, quitte à choisir des personnages assez controversés. Il compte curieusement baptiser ce triptyque « Crepusculum », ce qui n’incite pas vraiment à l’exaltation.

De fait, seuls les Médicis (I Medici) voient le jour, dix-huit mois après Pagliacci, pour le Teatro del Verme à Milan. Quitte à faire comme Wagner, Leoncavallo s’occupe lui-même du livret, qui s’inspire en grande partie de faits réels, et en particulier de la conspiration des Pazzi, grande famille florentine contre l’autre grande famille rivale, les Médicis en 1478. Celle-ci s’achève par l’assassinat de Julien de Médicis dans la merveilleuse cathédrale Santa Maria del Fiore, celle du fameux dôme de Brunelleschi, et par la victoire in extremis de son frère cadet Laurent qui réussit à retourner à son profit le peuple contre les Pazzi, suppôts du pape Sixte IV, pour prendre durablement le pouvoir en éliminant ses adversaires.

Leoncavallo raconte donc cette histoire et celle de la romance passionnée entre Julien et Simonetta Cattaneo, épouse de Marco Vespucci, la « San par » (pour la « sans pareille ») qui a inspiré Botticelli, lequel aurait utilisé les traits des deux amants pour son fameux tableau Mars et Vénus. L’autre Vénus du peintre, la plus célèbre d’entre toutes sur son coquillage sortant des eaux, aurait également eu pour modèle la belle Simonetta. Dans l’opéra, elle est assassinée par un sbire du pape, parce qu’elle connaît le projet de conjuration et qu’elle cherche à prévenir son Julien.

La première, ce 9 novembre 1893, est un échec cuisant pour Leoncavallo. La faiblesse de l’intrigue, la pauvreté dramatique ou encore le manque de caractérisation des personnages sont particulièrement pointés par la critique. L’œuvre tombe à peu près aussitôt dans un oubli complet dont elle ne sortira timidement qu’une centaine d’années plus tard. En 2007, une intégrale parue chez Deutsche Gramophon ne suffit pas à réhabiliter durablement cet opéra, malgré un casting fort alléchant sur le papier : Placido Domingo – dans sa version ténor, aux aigus un peu tendus dans cet enregistrement – dans le rôle de Julien de Médicis, Carlos Alvarez, impressionnant, dans celui de Laurent de Médicis et la regrettée Daniela Dessì dans le rôle de Simonetta… Tous placés sous la baguette d’Alberto Veronesi à la tête des forces du Maggio musicale… fiorentino, évidemment. Voici la fin de l’acte III, lorsque Simonetta meurt pour en savoir trop.

Cédric MANUEL

 



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