Depuis plus de vingt ans, on cherche à ajouter à l’économie sociale des adjectifs, selon l’idéologie du moment : solidaire, responsable, écologique… Chacun y va de son modèle, excluant les autres au prix d’argumentations geignardes et souvent faibles. De solidaire, on passe vite à solitaire !

Actualités de l’économie sociale

L’Économie Sociale est devenue solidaire il y a plus de vingt ans déjà. Ce n’était qu’un effet d’affichage ; il fallait réintégrer dans la maison commune une scission turbulente apparue en 1995 sous le nom d’Économie Solidaire. Personne n’a jamais bien compris ce qui distinguait les deux écoles, sinon que les nouveaux reprochaient aux anciens d’être anciens, et qu’ils voulaient prendre leurs places. Rien de bien original. La hache de guerre a été enterrée au prix d’un allongement de l’appellation contrôlée, et d’un risque de confusion accru chez les observateurs tiers. En interne, l’acronyme ESS s’est peu à peu imposé.

Or voici que, le 24 octobre 2020, le journal Le Monde publie un « Manifeste international pour l’économie solidaire », signé par cent universitaires de trente pays différents. J’ignore tout de la genèse de ce texte. La version originale n’était sans doute pas rédigée en français, au vu du caractère approximatif de certains passages. La dominante des signataires est latino-américaine ; j’ai compté quarante-quatre hispanophones, trente-cinq francophones dont quinze hexagonaux, onze japonais et une dizaine de divers. Le décompte des pays est large ; la moitié des Québécois se sont déclarés Canadiens, et la moitié des Espagnols sont Basques ou Catalans. On ne va pas pinailler pour ça.

Ce qui en ressort en premier lieu, c’est que l’économie solidaire se veut et se proclame solitaire, seule contre tous. Toutes les vertus sont pour elle, toutes les tares sont pour les autres. Cela semble bien peu… solidaire ! Voici le point central de l’argumentation :

Des approches demeurées minoritaires ont d’ailleurs depuis longtemps contesté l’assimilation entre économie et expansion sans fin. Les dynamiques de l’économie populaire ont été analysées avec précision, en particulier en Afrique et en Amérique du Sud, où elles permettent à la majorité de la population de s’en sortir en combinant les activités marchandes informelles avec la réciprocité, l’entraide et le partage domestique. L’économie sociale a pour sa part montré que des entreprises non capitalistes (associations, coopératives, mutuelles…) existent et perdurent. Les traditions de l’économie populaire et de l’économie sociale constituent des preuves de résistances persistantes à l’ordre dominant relativisant le principe du gain par la référence à des valeurs collectives mais ni l’une ni l’autre n’ont réussi à impulser une transformation de grande ampleur. C’est pourquoi depuis plusieurs décennies dans le monde entier des initiatives cherchent à réarticuler ces traditions avec une volonté affirmée de changement social. Ces initiatives solidaires ont été méprisée (sic) par la plupart des responsables privés et publics. Trop minuscules à leurs yeux elles ont été rabattues sur l’insertion puis sur le social business, autrement dit sur des tentatives philanthropiques venant corriger à la marge un système inchangé.

L’économie solidaire ne correspond pas à cette caricature. Souvent mise en œuvre par des femmes qui sont les premières confrontées aux dégâts produits par l’économie dominante, l’économie solidaire existe et s’est imposée comme une recherche de bien vivre. Son importance s’avère donc épistémologique. Elle refuse cette coupure entre nature et culture comme entre sujet et objet qui gouvernait la science économique d’hier et elle adopte au contraire une approche relationnelle qui réintègre le croisement des savoirs du Sud et du Nord pour penser ses interactions sociales et environnementales. Présente dans chaque continent l’économie solidaire suggère ainsi des alternatives au pluriel.

Chacun en prend pour son grade. L’économie informelle, dite abusivement « populaire », est renvoyée à son caractère primitif. L’économie sociale est accusée d’avoir échoué et de n’avoir jamais eu de véritable volonté de changement social. L’insertion et le « social business » sont assimilés à de la vulgaire philanthropie. Alors que nous, nous possédons la vérité ! Nous sommes seuls à véritablement penser la science économique de demain. Hélas ! Le monde est méchant. Il se refuse, depuis plusieurs décennies, à reconnaître nos mérites ! Il refuse d’augmenter nos budgets de recherche ! Nous n’avons pas encore reçu de prix Nobel !

À quoi, à qui, peuvent bien servir ces jérémiades ? Qui peut être convaincu, séduit, par une trame argumentaire aussi excluante, et par ailleurs aussi geignarde que faiblarde ? Car le reste du texte est d’une grande banalité. Il ne contient certes rien dont on puisse s’offusquer, mais rien qui dépasse le niveau d’une leçon de première année de fac.

Plus que jamais, je considère que l’adjonction d’adjectifs supplémentaires à « Économie Sociale », loin de renforcer celle-ci, ne peut que l’affaiblir. Le mot solidaire n’aura servi à rien. Notre nouvelle secrétaire d’État (Olivia Grégoire) y a ajouté responsable. Dans un récent éditorial, Hugues Sibille veut que l’on rajoute écologique. Tant qu’il ne s’agit que de vagues intentions bien-pensantes, le mal n’est que cosmétique. Mais si l’on veut rentrer dans le dur, qui va juger que telle ou telle entreprise est responsable ? Qui va lui décerner un brevet solidaire, un certificat d’écologie ? On voit tout de suite poindre des collèges d’experts, avec leurs grilles d’évaluation. Tout cela permet d’occuper des fonctionnaires et des universitaires. Tout cela consomme des budgets et raffermit le pouvoir des financeurs publics. Et tout cela ne viendra au fond qu’à favoriser la pensée dominante, à brimer et l’innovation et la diversité.

Il faudra bien faire comprendre à ces experts auto-proclamés que, dans l’Économie Sociale, ce sont les sociétaires qui décident. Et qu’il ne saurait y avoir d’Économie Sociale responsable, solidaire, écologique ou tout ce que l’on voudra si les sociétaires ne sont pas indépendants et souverains.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.