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Anne-Marie Sangla : « Toucher l’effondrement sans s’effondrer soi-même »

Anne-Marie Sangla : « Toucher l’effondrement sans s’effondrer soi-même »
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Depuis plus de vingt ans, Anne-Marie Sangla travaille comme cheffe monteuse auprès de réalisateurs engagés, sur des sujets sociaux ou artistiques. En 2009, elle monte le film de François Bertrand Moi Van Gogh, tourné en 70mm Imax et récompensé à de nombreuses reprises. Six ans plus tard, elle participe activement au célèbre film de Yann Arthus-Bertrand, HUMAN.

C’est au cours de ce dernier projet qu’elle rencontre Emmanuel Cappellin, alors chef opérateur pour HUMAN, en même temps qu’il travaille à son premier long-métrage : Once You Know, une réflexion profonde et puissante sur l’effondrement et ce que cela implique pour l’homme qui sait, ressent et comprend cette finitude. Enthousiaste, Anne-Marie Sangla rejoint l’équipe comme monteuse, puis comme co-auteure.

C’était il y a deux ans. Aujourd’hui, le projet est encours de finition : un crowdfunding a été lancé il y a trois semaines pour payer le montage et la musique. Un premier palier de 40 000 € a largement été dépassé, signe d’une attente et d’un soutien fort pour ce projet original. Le second, qui est encours, permettrait d’amorcer un travail sur une bande son originale (musique originale par des musiciens de la Drôme,montage son et conception sonore) et imaginer un mixage pour une diffusion cinéma.

Entretien avec Anne-Marie Sangla.

 

Vous êtes cheffe monteuse depuis plus de vingt ans. Quel a été votre parcours dans les grandes lignes ?

J’ai démarré très tôt, de façon autodidacte, par des montages documentaires, ayant la chance d’être souvent laissée en roues libres avec des tonnes de rush et pour mission de raconter une histoire. C’est toujours ma passion aujourd’hui : comment raconter une histoire dans un temps court qui nous est imparti, avec des dizaines, voire des centaines d’heures enregistrées, comme c’est le cas pour le film d’Emmanuel ? Les documentaires sur lesquels j’ai travaillés sont souvent liés à des questions de société, parfois à des sujets plus artistiques. En 2015 j’ai travaillé à un énorme projet avec une autre monteuse, HUMAN de Yann Arthus-Bertrand : nous avions près de deux mille heures de rush, plus toutes les heures de prise de vue de l’hélicoptère. Je connais donc bien les gros projets, qui exigent d’une part que l’on se parle beaucoup, d’autre part que l’on parvienne à bâtir un récit. C’est un exercice qui me passionne, avec toute la subjectivité que cela implique car il n’est jamais facile de réduire un propos sans le simplifier, en gardant un maximum de matière,l’approche sensible de l’auteur et les subtilités de sa vision.

Comment vous êtes-vous retrouvée à co-écrire le documentaire Once You Know ? À quel moment avez-vous rejoint le projet ?

C’est dans le cadre de HUMAN que j’ai rencontré Emmanuel, qui était l’un des chefs opérateurs du projet.Il avait déjà commencé à emmagasiner des images, des rencontres, des interviews, si bien que le désir de faire un film sur l’effondrement se faisait de plus en plus fort. Il m’en a parlé… avec toute la complexité de sa pensée (rires). Deux choses m’ont décidé à le rejoindre : le fait que je ne connaissais alors pas bien les problématiques liées à l’effondrement et la qualité des images prises par Emmanuel. C’est quelqu’un qui a une approche très graphique des images, qui sait poser sa caméra dans un endroit d’une façon qui lui est particulière et attendre le bon moment. Il joue beaucoup avec le temps. Or le temps laissé à la longueur des plans donne une lecture tout à fait singulière.

Emmanuel Cappellin, dans l’entretien que j’ai eu avec lui, parle de ce documentaire comme d’« une mise en fiction de [s]a propre vie ». Est-il facile de mettre ainsi ses pas dans ceux d’un autre ?

Emmanuel et moi avons beaucoup parlé de la façon dont il pouvait rentrer en connexion avec la personne, de la traduction visuelle à donner à ses ressentis… Au point qu’il me qualifie aujourd’hui de co-auteure. Je me sens co-auteure avec lui parce que nous travaillons continuellement sur la forme, sur la manière dont on peut traduire transcrire en images la complexité d’une pensée, d’une situation politique et économique. C’est pourquoi il s’agit réellement bien d’un film d’auteur, qui s’écrit aussi au montage : le fil conducteur est un carnet de bord, dans lequel Emmanuel écrit ses pensées et l’évolution de son cheminement personnel.

Comment travaillez-vous ensemble ?

Il me parle des images qu’il aime, de l’intention qu’il souhaite donner à chacun des personnages, et me laisse ensuite la liberté totale de composer avec ces images, les propos et des sons, car nous jouons beaucoup sur les sons. Ce n’est pas tant son univers que sa pensée que j’essaie finalement de traduire au montage. Je joue continuellement sur un double sens, d’une part celui narratif des images en elles-mêmes, d’autre part celui des propos dits ou entendus et qui sont d’une nature différente de ces mêmes images. Je ne suis pas du tout sur une écriture illustrative, redondante. Je crois beaucoup à la force émotionnelle des images prises par Emmanuel ; et quand la base est une parole, l’idée est toujours pour moi de susciter une émotion particulière. C’est en ce sens que notre dialogue est constant.

Vous avez évoqué le travail sur la bande sonore ; en quoi consiste-t-il ?

C’est un langage à part entière du film, en plus des images, du temps et du propos. Les sons se vivent tout seul, parfois en opposition avec les images, et sont très perturbants. Par exemple, nous utilisons beaucoup de sons liés au paquebot qui marque le début de l’aventure vécue par Emmanuel ; ces sons résonnants, puissants et extraits d’archives sont posés de manière extrêmement forte dans cette séquence-là, puis reviennent dans le film à des moments assez inattendus, comme une rémanence alors que les images montrent une tout autre réalité.

Dans la description qui est faite de vous sur le site du film, il est écrit que si vous ne pensez pas que les films puissent changer le monde, vous êtes convaincue qu’ils« nous aident à nous questionner sur notre place en son sein ». Qu’espérez-vous susciter avec un tel film ?

Le discours s’impose de plus en plus depuis quelques mois : nous entendons parler d’effondrement partout ! Mais je pense que le film d’Emmanuel fera une différence, pas tant dans les solutions qu’il esquisse et propose, notamment à Saillans, mais dans la compréhension sensible du problème. Il peut marquer, toucher et questionner très largement les spectateurs, les amenant à se positionner et à agir. L’enjeu n’est pas de provoquer un énième débat supplémentaire, mais d’émouvoir en vue de s’interroger personnellement sur les moyens qu’il convient désormais de prendre, « une fois que l’on sait », pour paraphraser le titre du film. Les témoignages recueillis par Emmanuel en sont le signe : entre le Français Hervé Le Treut, les Américains Richard Heinberg et Susanne Moser, et le Bengali Saleemul Huq, les expressions et les mots ne sont pas les mêmes ; ils ont une portée différente en fonction des sensibilités et des cultures.

Comment répondez-vous personnellement à la question posée par ce film : « Comment vivre dans un monde qui s’effondre » ?

C’est très difficile d’évoquer ce sujet. Je comprends que les scientifiques confient, dans le film, leur extrême difficulté à en parler ! Je l’expérimente à mon échelle. Quand j’en parle dans des dîners,c’est très perturbant ; plusieurs personnes ainsi croisées se sont retrouvées dans un véritable état d’angoisse. On génère chez nos proches un état dont on n’a pas envie d’être responsable, ne serait-ce que parce que l’on n’a pas encore d’éléments de réponse qui permettraient de supporter cette réalité. Il m’a fallu deux ans pour commencer à comprendre ce que je savais déjà ; les scientifiques, dans le film, évoquent d’ailleurs ce même processus, sur un bien plus long terme.

Le film nous rappelle finalement ce vertige qui nous saisit devant la finitude…

Exactement. C’est un peu comme toucher tout à coup du doigt ce que peut être la mort… On en parle, on met des mots, et puis soudain, de façon extrêmement fugitive, on le ressent. Moi aujourd’hui, j’ai ce sentiment-là : j’ai intégré l’effondrement à ma vie. Aussi étonnant que celui puisse paraître,cela provoque chez moi quelque chose de positif. Évidemment que cela me préoccupe, notamment pour mes enfants, mais j’entrevois dans le même temps leur envie d’exister différemment : au cœur de la spirale dans laquelle nous sommes en train de sombrer, j’ai l’impression que des satellites vont se mettre en place, grâce à des connexions, grâce à l’humain. Cela ne m’a pas rendue béatement optimiste, mais ça m’a permis d’ouvrir les yeux sur une réalité profonde et nuancée, constituée de nuages noirs et de ciel bleu. J’aimerais que ce film soit au bout du compte une possibilité de toucher l’effondrement sans s’effondrer soi-même.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

Lire aussi :

Documentaire au bord du gouffre : comment vivre dans un monde qui s’effondre ?

Galerie Photos (© Quand on sait / Once You Know)

 

Anne-Marie Sangla (DR)
Anne-Marie Sangla (crédits : Léo Leclerc)
(© Quand on sait / Once You Know)
© Quand on sait / Once You Know
(© Quand on sait / Once You Know)
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