Le phénomène des collectifs n’est plus lié à des enjeux esthétiques et politiques exprimés dans un manifeste, mais à des besoins de socialisation, de production et de professionnalisation. Au-delà des mythes fondateurs et des visions fantasmées, qu’est-ce qui fonde la cohésion entre artistes et collectifs ?

« Il y a une loi d’individualisation très forte dans le champ de l’art contemporain, où il est attendu que l’artiste soit solitaire, individuel, qu’il produise seul, pose d’emblée la sociologue Séverine Marguin. Le collectif, de ce point de vue, n’est pas du tout soutenu ni encouragé dans le milieu. »

Pourquoi certains artistes font-ils un choix différent ? Qu’est-ce qui les pousse à basculer vers le « co » ? Comment le lien entre l’individualisation et le projet collectif fonctionne-t-il ? Telles sont les interrogations que la responsable du laboratoire des méthodes “Re-figuration de locaux” à l’université technique de Berlin s’est posée dans son étude intitulée Collectifs d’individualités au travail  – Les artistes plasticiens dans les champs de l’art contemporain à Paris et à Berlin (Presses universitaires de Rennes, 2019).

L’étude empirique qualitative de Séverine Marguin porte sur douze collectifs d’artistes de différents types, ancrés à Paris ou à Berlin. « Je me suis intéressée aux artistes-en-collectif, qui produisent ensemble et sous une même signature des œuvres, aux ateliers collectifs qui font de la mutualisation d’espaces de production et aux espaces-projets, qui sont des lieux de production et d’exposition organisés par les artistes à destination d’artistes invités. » Outre son étude des douze collectifs, Séverine Marguin a par ailleurs mené quarante-huit entretiens biographiques avec les principaux protagonistes de ces collectifs afin de mieux appréhender les parcours, du basculement dans le collectif au bénéfice de celui-ci pour les artistes qui s’y engagent.

Elle a présenté son étude lors d’un atelier organisé par la Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens (FRAAP), à l’occasion du dernier forum POP MIND qui s’est tenu à Orléans au début du mois d’octobre.

Pour penser ce « co », Séverine Marguin distingue deux dimensions : d’une part, les rapports entre les parcours individuels et les collectifs, qui ont fait l’objet de sa recherche ; d’autre part, les rapports entre la ville et les collectifs, sujet sur lequel elle travaille actuellement. C’est la première dimension dont il est question dans cet article.

Le mythe fondateur du surgissement spontané

Sur la question du basculement en collectif, la sociologue constate une sorte de mythe fondateur, qui dissimule un processus de recrutement quasiment similaire d’un collectif à l’autre. « Dans les récits que les artistes ont faits, ils parlent d’un surgissement spontané, comme si le collectif émergeait d’une pratique collaborative, presque sans qu’on s’en aperçoive, explique-t-elle. Cela masque cependant des espaces de recrutement bien spécifiques relevant de l’homophilie : un même milieu social. »

L’enquête menée par Séverine Marguin met en évidence des espaces de rencontres qui peuvent être résumés en quatre cercles pouvant se superposer : familial, amoureux, universitaire et artistique. « Il y a toujours un certain degré d’interconnaissance qui permet cette formation du collectif, poursuit la chercheuse. Dans la plupart des cas, le choix du collectif est présenté comme une stabilisation des aspirations : la décision de faire de l’art est antérieure à celle du collectif. » En d’autres termes, le choix du collectif intervient par exemple à la sortie des Beaux-Arts comme une mesure de sécurisation face à l’incertitude liée à l’entrée sur le marché du travail.

Mais la stabilisation des aspirations artistiques n’est pas la seule et unique cause du basculement en collectif. Séverine Marguin évoque ces cas où « l’entrée en collectif a joué le rôle de révélateur d’aspirations artistiques, en une sorte de chronologie inversée : c’est au sein du collectif que le membre devient artiste. »

Mais dans l’un et l’autre cas, la sociologue tire une même conclusion : « Le choix du collectif n’est ni soudain, ni accidentel, observe-t-elle. Cet engagement n’est pas du tout un basculement improbable, mais une étape d’un processus de socialisation collective, généralement jalonnée de socialisations plus politiques. »
.


Lire aussi :
Tiers lieux, squats, collectifs, friches : le “co” entre réalités et projections

.
Individualisation et collectif : quelle cohésion ?

Historiquement, dans l’histoire de l’art, les auteurs fondent la cohésion du collectif sur des enjeux esthétiques et politiques, qu’exprime bien souvent la forme du manifeste. Or rares sont les manifestes aujourd’hui. « La cohésion repose sur des valeurs, certes partagées, mais très implicites et peu formalisées, analyse Séverine Marguin. Il y a davantage une croyance répandue en une personnification du collectif en un être-collectif. » Le collectif devient une personne, une entité indépendante, qu’on parle par analogie d’organisme, de monstre, d’hydre…

Ce sont précisément ces croyances qui permettent de cerner les répercussions sur l’être-ensemble et la cohésion du collectif. L’analyse de la sociologue n’est pas sans rappeler le principe même des religions ou, pour en rester au seul champ de la sociologie, à certains aspects des travaux de Michel Maffesoli sur le phénomène du « tribalisme » dans son célèbre ouvrage Le Temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes (1988).

« Pour avoir passé beaucoup de temps dans ce genre de collectif, il y a parfois une effervescence collective qui se met en place, développe Séverine Marguin. On a vraiment l’impression qu’il y a une atmosphère ou un état très fusionnel, très symbiotique. »

L’originalité des collectifs aujourd’hui est que leurs revendications ne sont pas esthétiques ou politiques ; ils veulent surtout être reconnus comme des collectifs de travail, ce qui renvoie autant à l’enjeu de production qu’à la légitimité d’être considérés comme des professionnels.

Les collectifs portent par ailleurs en eux une valeur d’égalité politique et artistique, politique car il y a une aspiration à un fonctionnement démocratique, artistique en raison de l’appartenance des différents membres à un même groupe de pairs. Ce désir égalitaire connaît cependant, selon la sociologue, deux obstacles : en interne, l’égalité politique fait face aux inévitables conflit de gouvernance et de pouvoir ; en externe, l’égalité artistique est mise à l’épreuve par les processus de légitimation des acteurs extérieurs qui cherchent à identifier un artiste au détriment du collectif, au risque de faire exploser celui-ci.

Dernier facteur de cohésion relevé par Séverine Marguin : la conception partagée de ce que l’art est vraiment dans la société. Cet élément est déterminant parce qu’il entraîne différentes formes de coopération, selon que l’on choisit d’être en galerie, sur des foires…

Quatre profils d’artistes-en-collectif

« La valeur cardinale, majeure, de leur entité professionnelle, c’est le désintéressement, à la fois artistique et collectif, analyse la sociologue. Le désintéressement artistique renvoie à une posture assez autonome de l’art, qui existe d’abord pour lui-même et non pour les galeries ou un marché, tandis que le désintéressement collectif est à comprendre comme une recherche d’une utopie sociale. »

L’analyse des parcours et des différents « ethos » ou manières de vivre l’identité d’artistes en collectif a permis à Séverine Marguin d’élaborer « une typologie de quatre profils « pour essayer de penser des positions qui se distinguent » :

1/ l’artiste utopique : autonomie artistique + idéalisation du collectif = le collectif comme utopie artistique
2/ l’artiste carriériste : hétéronomie artistique + instrumentalisation du collectif = le collectif comme outil de promotion
3/ l’artiste socialiste : hétéronomie artistique + idéalisation du collectif = le collectif comme idéal social
4/ l’artiste-en-survie : autonomie artistique + instrumentalisation du collectif = le collectif comme outil de survie

« L’intérêt du concept de collectif réside à mon sens dans sa double thématisation des relations de subordination, mais également d’émancipation, conclut Séverine Marguin. Malgré les doutes et le scepticisme qui viennent parfois entourer une potentielle dissolution de l’individualité au sein du collectif, il est intéressant de voir que le collectif, dans la mesure où il demande aux artistes de se confronter en permanence à d’autres artistes, fonctionne plus comme un renforcement de l’individualité. »

Pierre GELIN-MONASTIER

.
Lire aussi sur POP MIND :
Cultures, communs et solidarités, un nouvel imaginaire pour ranimer nos sociétés
Cécile Offroy : « Les droits culturels interrogent les rapports de domination culturelle, économique, symbolique et sociale »
Transition et transversalité : les politiques culturelles à la croisée des politiques publiques (1/2)
Transition et transversalité : une politique culturelle publique plus collective (2/2)
Tiers lieux, squats, collectifs, friches : le “co” entre réalités et projections

.