L’affaire n’a pas tardé. L’encre du rapport Sichel était à peine sèche que la ministre Pompili nous annonce qu’une loi suivra, avec ses gentils animateurs Renov’. Nous verrons bien. Les zélés communiqueux de son cabinet ont soufflé aux journalistes que ce sera un « big bang », terme aussitôt repris par les gazettes. La rénovation énergétique des logements ? Je n’y crois pas, en voilà les raisons.

Actualité de l’économie sociale
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Depuis deux semaines, Philippe Kaminski poursuit une réflexion sur la question de la rénovation énergétique des logements, en réaction à la parution du « Rapport pour une réhabilitation massive, simple et inclusive des logements privés » piloté par Olivier Sichel, directeur général adjoint de la Caisse des Dépôts. Lire les articles précédents : volet 1 et volet 2.


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L’affaire n’a pas tardé. L’encre du rapport Sichel était à peine sèche que la ministre Pompili nous annonce qu’une loi suivra, avec ses gentils animateurs Renov’. Nous verrons bien. Les zélés communiqueux de son cabinet ont soufflé aux journalistes que ce sera un « big bang », terme aussitôt repris par les gazettes.

S’il est bien une image usurpée, c’est celle du « big bang », qui sous-entend que rien de sérieux n’a été fait jusqu’à maintenant, mais que cette fois on va s’y mettre pour de bon et que ce sera grandiose. Rodomontades creuses et babillages politiciens que tout cela ! L’activité de rénovation thermique du bâtiment tourne à pleine capacité, en vitesse de croisière, et on ne voit pas comment on pourrait, du jour au lendemain, la faire changer d’échelle (selon la formule jadis utilisée, et usée jusqu’à la corde, pour l’Économie Sociale). Former davantage d’apprentis ? Cela prend beaucoup de temps, et encore faudrait-il les trouver. Les vocations ne sont pas nombreuses.

Car il faut en convenir : le métier de plaquiste, comme celui de poseur de fenêtres, n’est pas le plus prestigieux des arts du second œuvre. Il n’attire pas les meilleurs des futurs ouvriers, ni a fortiori les plus doués des futurs entrepreneurs. Un électricien, un plombier, un couvreur, quand il fait une bourde, ça se voit tout de suite. Et en plus c’est dangereux, ça peut être grave. Le maître d’œuvre se doit d’y porter remède séance tenante. Pour un peintre, un plâtrier, un poseur de planchers, les conséquences sont plus légères, mais dans la mesure où les défauts sont visibles, les conséquences sont comparables. En revanche, ce que fait le plaquiste, ça ne se voit pas. Et si c’est mal fait, on mettra du temps à s’en apercevoir. Le travail n’aura servi à rien, mais on ne le saura que bien après. Autrement dit, dans les métiers de l’isolation, l’artisan n’a pas souvent, en tous cas bien moins souvent que dans les autres corps, l’occasion d’être fier de son travail, d’être amené à se surpasser, à susciter l’admiration autour de lui. Cela compte beaucoup.

Une autre réalité vient rendre illusoire tout espoir de bond en avant de la productivité : c’est que les travaux les plus faciles, c’est-à-dire les plus industrialisables, ou ceux pour lesquels le propriétaire est le plus demandeur, ont été réalisés depuis longtemps. Pour la masse des passoires thermiques qui restent, il faut du sur mesure, non seulement du point de vue technique, mais aussi du point de vue social, financier et patrimonial. Comme lors d’une décantation, les cas les plus inclassables et les plus problématiques se concentrent au fond du seau. On souhaite d’avance bien du plaisir aux futurs accompagnateurs Renov’.

Olivier Sichel avait réuni autour de lui tous les corps constitués ayant un intérêt vital à ce que le système actuel de primes, de plans et de normes continue d’exister et de garantir leur carnet de commandes. Il avait omis d’associer les architectes. Cela se comprend ; ceux-ci, écartelés entre les autorités de la construction et celles de la culture, ne sont à l’aise nulle part et, quand on a besoin d’un comité de pilotage docile et complice, il vaut mieux les éviter. Il était donc a priori évident que les architectes allaient trouver à redire sur un rapport dont on les avait écartés. Or ils n’en ont pas tant critiqué le fond que protesté contre le mode de recrutement proposé pour ces accompagnateurs, arguant qu’ils seraient les mieux qualifiés pour remplir cette fonction.

C’est proprement renversant ! Les architectes sont comme bien d’autres professionnels ; on y trouve souvent le meilleur, parfois le pire. Mais en tous cas, fort rarement des philanthropes qui acceptent de perdre du temps sur des micro-dossiers compliqués et peu rémunérateurs. Collectivement, en revanche, ils revendiquent que toutes ces petites affaires leur reviennent, au nom de beaux et nobles principes. Ils se présentent en effet comme garants, de par des compétences qu’ils sont bien entendu seuls à posséder, non seulement de la qualité des constructions, mais aussi de leur beauté, de leur fonctionnalité et de leur parfaite insertion dans l’urbanisme environnant. Faire appel à un architecte, c’est la garantie d’habiter un somptueux château ; s’en passer, c’est opter immanquablement pour une masure laide et percluse de malfaçons.

C’est avec ce genre de message, tambouriné plusieurs années durant à la porte du ministre, que les architectes ont obtenu une réduction significative du seuil de surface des maisons individuelles au-dessus duquel leur intervention devient obligatoire. Qu’en est-il résulté ? Aucun architecte n’a trouvé le temps ou l’envie de s’investir sur ce marché pourtant conquis de haute lutte, où seule la standardisation offerte par les constructeurs permet d’offrir des prix compétitifs. Ils se sont donc contentés d’apposer leur signature sur les contrats existants, détour bureaucratique qui s’est traduit par un petit allongement des délais et un moyen accroissement des coûts. Merveilleux gâchis !

La montagne Sichel promettait d’accoucher d’une souris ; si les architectes obtiennent de s’en mêler aussi, le souriceau sortira mort-né, pas même récupérable comme rat de laboratoire.

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Il ne peut donc y avoir de « big bang » du côté de l’offre de travaux. Il ne peut pas y en avoir non plus du côté de leurs résultats, à quelque horizon que l’on se situe, car le parc des isolations de logements se comporte comme un parc de véhicules : d’un côté on investit pour le renouveler, et de l’autre côté il s’use et perd en performances. Or les annonces officielles semblent ignorer ce principe universel de l’amortissement. On veut nous faire croire qu’une fois qu’un logement est bien isolé, il l’est pour l’éternité. C’est absurde, et à chaque passoire thermique réhabilitée, il en apparaît une nouvelle, par dégradation d’un logement vétuste mais jusqu’ici encore acceptable.

Au nom des lendemains qui doivent chanter, la communication sur la transition énergétique nous berce d’illusions, comme la SNCF qui lançait des cris de triomphe à chaque ouverture de ligne TGV tout en oubliant d’entretenir les voies secondaires, pour s’apercevoir avec effarement, au lendemain de l’accident de Brétigny, de leur état de délabrement avancé.

La rénovation thermique du bâti se trouve, comme je l’ai exprimé supra, en vitesse de croisière, et la quantité d’énergie nécessaire au chauffage des Français ne variera guère dans l’avenir. On pourra progressivement décarboner cette énergie, afin de diminuer, voire de supprimer totalement, les émissions correspondantes de CO2, mais on ne pourra pas significativement en réduire la quantité.

Les démonstrations de logements à très basse consommation n’ont convaincu personne, malgré des discours lénifiants. Qui aurait envie de vivre dans une capsule spatiale ou un bathyscaphe ? Quand on isole trop bien, il faut mettre en place des dispositifs extrêmes pour gérer l’humidité, le filtrage de l’air et sa salubrité. Tout ceci coûte très cher ; les fameux puits canadiens, par exemple, doublent le prix de la maison… Et surtout, une VMC et une électronique trop complexes exigent un pilotage attentif, tout le contraire du confort, qui va avec une certaine insouciance. Autrement dit, pour qu’un logement soit agréable à vivre et d’un coût raisonnable, il faut qu’il soit bien isolé, mais pas trop.

Le coût énorme des subventions publiques a durablement brouillé la capacité des consommateurs à prendre une part active, par leur demande, à l’évolution des matériels. Les installateurs vendent de l’aide, de la défiscalisation, des chaudières à un euro, ensuite seulement de l’espérance de baisses de consommation, enfin et en dernier lieu de la technique et de l’innovation. Les accompagnateurs ne feront pas autrement. Il faut d’autre part compter avec la mémoire des arnaques perpétrées en tant d’années par tous les aigrefins que le système des aides a attirés sur le marché, avec la complicité plus ou moins tacite des autorités, des chambres de métiers et d’EDF – quand ce n’est pas, dans le cas d’Engie, une participation active au bal des truands.

Harcèlement téléphonique, pressions exercées sur les ménages âgés les plus crédules, recours à des sous-traitants plus ou moins déclarés et plus ou moins qualifiés, tel a été longtemps le lot commun d’une part importante des travaux de rénovation thermique. À force de plaintes et de protestations, les interdictions sont enfin venues, mais très tard. La répression est désormais féroce, mais c’est tout récent. Cela n’effacera pas de sitôt les dégâts causés. Au moins le temps de rembourser les prêts…

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D’autres éléments de comportement vont dans le même sens. Il y a d’abord le vieillissement de la population, inexorable et qui sera d’autant plus sensible à mesure de la montée, dans la pyramide des âges, des cohortes nombreuses de l’après-guerre. Or quand on vieillit, on devient de plus en plus douillet, et on a de moins en moins envie de révolutionner son cadre de vie, donc d’entreprendre de gros travaux. Tout ceci pousse à un accroissement des dépenses de chauffage.

Les appels à la sobriété, au civisme, auront de moins en moins de prise, non seulement en raison du vieillissement général, mais de leur propre ancienneté. Les ménages prêts à adopter un mode de vie spartiate l’ont déjà fait. Les campagnes générales de sensibilisation (on éteint la lumière derrière nous, on coupe l’eau chaude quand on se brosse les dents…), on les entend depuis trente ans et plus. Leur effet est derrière nous, il n’y a pour elles plus rien à gratter. Un coup comme celui des ampoules à basse consommation ne se refera plus. Elles coûtent dix fois plus cher et cassent tout autant que les anciennes ; les gens ne se feront pas avoir deux fois.

Il y a aussi le développement du télétravail. On ne sait ce qu’en sera l’ampleur réelle au sortir de la crise sanitaire actuelle ; mais quoi qu’il en soit, cela se traduira par une augmentation du temps passé dans le logement, et donc une propension à chauffer davantage. Il n’est pas évident que cela puisse être compensé par une moindre occupation des surfaces de bureaux.

Mais surtout, il est un principe universel qui est celui de la compensation des économies réalisées. Quand on gagne des marges de manœuvre, elles ne sont pas entièrement encaissées, mais reportées sur de nouvelles consommations. On fait plus de kilomètres en voiture, on achète un plus grand écran… Il y a un partage ; on n’est pas à 100 % de réutilisation, mais pas non plus à zéro. Si on s’aperçoit que le chauffage consomme deux fois moins d’énergie, à supposer que le prix de celle-ci ne soit pas immédiatement grevé par une augmentation des taxes, on reportera une part de cette énergie sur d’autres services, et il en est un qui vient de suite à l’esprit, qui est la climatisation. Et les joules qui n’auront pas été consommés en hiver le seront en été.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.