Les injonctions relatives à l’isolation des bâtiments se font de plus en plus contraignantes, au nom de la réduction d’émission de CO2. On se fiche de la souveraineté des Français, la bonne cause – imposée à tous – l’emporte.

Actualité de l’économie sociale
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La semaine dernière, Philippe Kaminski a entamé une réflexion en plusieurs volets en réaction à la parution du « Rapport pour une réhabilitation massive, simple et inclusive des logements privés » piloté par Olivier Sichel, directeur général adjoint de la Caisse des Dépôts. Le premier volet de sa réflexion s’intitule : La rénovation énergétique des logements ? Pourquoi je n’y crois pas.


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Pour le commun des mortels, ceux qui dorment sous la tente, dans une roulotte ou dans leur voiture, le discours officiel sur la rénovation thermique des logements semble parfaitement cohérent : il y a des logements mal isolés, alors isolons-les, de force si besoin. Ainsi le pays consommera moins d’énergie pour se chauffer. Les citoyens vont voir diminuer leurs factures de chauffage, alléluia, et en plus, cela fera du bien à la planète, re-alléluia.

Mais pour les quelques originaux qui dorment dans un logement, ce n’est peut-être pas aussi simple, surtout s’ils ont déjà fait faire des travaux, s’ils envisagent d’en faire, ou si on les oblige à en faire. Une multitude de situations peuvent se présenter. Selon que vous serez puissant ou misérable, propriétaire occupant, propriétaire bailleur ou locataire, selon votre âge, votre état de santé et votre situation de famille, selon vos projets ou selon la catastrophe qui vient de vous accabler, selon la nature des défauts d’étanchéité de votre logement, selon son âge et les matériaux dont il est fait, selon son exposition au soleil et aux vents, ou tout simplement selon vos souhaits, il y aura rarement deux cas semblables. Mais le ministère n’en a cure. Il a décidé de mettre quelques milliards de plus sur le tapis, de resserrer de quelques crans le niveau des normes, et il en attend, ce sont ses services qui ont fait les calculs, quelques milliards de tonnes d’émissions de CO2 en moins. Et entre les deux, comment ça se passe, il s’en fout.

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Le grand élu en attend aussi la reconnaissance de ses électeurs. Et ça n’a pas l’air si compliqué que ça. On l’a emmené visiter la cité des Oiseaux Bleus, une zone sensible dont les 4000 logements ont tous été construits sur le même modèle, à la même époque. Toutes les fenêtres sont identiques, toutes les façades sont pareillement pourries, car elles ont toutes le même âge et elles ont toutes été assemblées avec les mêmes préfabriqués. On peut donc industrialiser la rénovation, tirer les prix et faire passer tous les logements du niveau F au niveau B. Si ces codes ne vous disent rien, n’en faites pas un complexe ; le DPE (diagnostic de performance énergétique) n’est pas fait pour être compris, mais pour vous rendre taxable.

En face de la cité, de l’autre côté des voies du RER, il y a un quartier bigarré où se côtoient des constructions qui datent d’avant les plans d’urbanisme. On y trouve peut-être encore un peu de mixité sociale, ça on s’en félicite, mais surtout beaucoup de mixité architecturale, parmi laquelle une bonne dose de passoires thermiques (logements dont le DPE est au niveau F ou G). Mais elles sont toutes de nature différente, et ça on n’aime vraiment pas. La commission Sichel a bien reconnu que l’industrialisation en devient problématique, d’autant que chaque habitant a son propre avis, ou souvent n’a aucun avis du tout, sinon qu’il veut bien davantage de confort et des factures en baisse, mais sans que ça lui coûte un rond. Monsieur Olivier Sichel, qui n’est pas pour rien directeur général (délégué) de la Caisse des Dépôts, a alors sorti son joker : on va créer de toutes pièces un corps d’accompagnateurs, dont l’intervention sera obligatoire, et dont la mission sera d’expliquer aux gens non seulement ce qu’ils doivent faire, mais surtout ce qu’ils doivent penser et désirer. Et sur ce, il s’arrogera les prérogatives d’un maître d’ouvrage délégué.

Le vocabulaire est choisi, car à la Caisse on sait parler inclusif : on ne va pas industrialiser, mais massifier ; et les nouveaux représentants en mission prendront un petit air de Club Med, car on les appellera MonAccompagnateurRénov’, sans avoir besoin de se mettre au garde à vous. Grâce aux financements publics, qui comme chacun sait sont durablement inépuisables, ce sont près de cinq millions de passoires thermiques que monsieur Sichel prévoit de rénover en quinze ans.

En soi, il n’y a rien là qui vienne bouleverser le système actuel, qui s’est peu à peu mis en place dès les premiers chocs pétroliers. Il consiste à recourir massivement aux subventions publiques pour rendre accessibles des investissements coûteux et, ce faisant, à bouleverser le calendrier naturel de renouvellement de ces équipements, à maintenir leurs prix à un niveau élevé et à favoriser les effets d’aubaine – trois conséquences perverses qui pourraient se justifier s’il s’agissait de mesures exceptionnelles et si leurs effets étaient réellement significatifs.

Or aucune de ces deux conditions n’est remplie. Cependant le système perdure car il bénéficie du soutien actif des professions concernées et parce que des progrès de productivité, qui tardent à se concrétiser, sont régulièrement annoncés et promettent des lendemains magnifiques. D’autre part, il n’est pas besoin d’insister sur le préjugé favorable dont bénéficie a priori toute action destinée à réduire les émissions de CO2, quelle que soit son efficacité, prouvée ou non.

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La plus préjudiciable de ces dérives est à mon sens l’effet d’aubaine, car elle détruit la nécessité et jusqu’à la pertinence du calcul économique. Or je me risque à affirmer que le calcul économique est le propre de l’être humain. Tel qu’il est enseigné dans les écoles d’ingénieur, il apparaît comme un art réservé à quelques grosses têtes et nécessitant un arsenal algorithmique complexe. Mais en fait il existe, ou du moins il ne demande qu’à exister, à l’état intuitif, dans les actes quotidiens de chacun d’entre nous. Sa principale fonction n’est pas de décider à notre place, ni de choisir les niveaux des risques que nous acceptons de prendre, mais d’établir un échange fructueux entre notre raison et notre mémoire (nos connaissances, nos souvenirs, notre ressenti), ce que l’animal le plus rusé est dans l’incapacité de faire (bien que souvent, il nous en donne l’impression).

Et aussi, de déblayer le terrain, en éliminant d’emblée les mauvaises solutions, celles qui sont surclassées par d’autres selon tous les critères. L’économiste évoquera les conditions de l’optimum parétien, le chef d’entreprise revivra ces moments où, resté seul face à ce qui reste d’incertitude, il lui revient de prendre parti ; mais d’une façon générale, le calcul économique est bien plus qu’un arbitrage entre coûts et avantages, entre présent et futur, c’est ce qui donne à l’être humain la capacité de se montrer responsable, autonome, en un mot : souverain. C’est ce qui fait son humanité.

Il n’est pas si lointain, le temps où l’homme de nos latitudes pouvait mourir de froid. S’en protéger, trouver et gérer les ressources énergétiques permettant de passer l’hiver, reste un besoin premier enfoui dans nos gênes, que quelques générations biberonnées au confort moderne n’ont pas effacé de notre inconscient. En s’attaquant symboliquement à ce domaine crucial de notre souveraineté, le projet porté par la commission Sichel et ses gentils accompagnateurs montre bien son visage totalitaire, heureusement plus picrocholesque que réellement robespierriste.

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À l’origine, les injonctions relatives à l’isolation des bâtiments (et pas seulement des logements privés !) répondaient à la nécessité de réduire les importations de pétrole. Cela satisfaisait aussi les intérêts de la population (diminuer les charges de chauffage) et ceux des entreprises (en créant un vaste marché de la rénovation thermique). Puis s’est installé un nouvel objectif, de nature cette fois démiurgique : sauver la planète en éradiquant le CO2. Il faut désormais sacrifier à ce nouveau Baal. Il faut s’enrôler dans cette nouvelle croisade sacrée.

Les entreprises ne demandent pas mieux. Tous les bénéficiaires d’une part du gâteau des subsides publics ont soutenu les propositions du rapport Sichel : on leur offre des marchés, garantis d’avance, que demander de mieux ? Quant aux citoyens, ils n’ont qu’à s’enrôler dans l’armée des nouveaux croisés, sinon on leur lavera le cerveau jusqu’à ce qu’ils le fassent. Quel besoin avons-nous de leur laisser une parcelle de souveraineté, dès lors que les puissances divines ont décrété l’état de guerre ?

Seul petit problème : techniquement, cette guerre est déjà perdue. Car si elle était gagnable, elle serait gagnée depuis longtemps.

(à suivre)

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.