Les premières répliques ne laissent place à aucun doute : les spectateurs assisteront, pendant près d’1h30, à un vaste règlement de comptes familiaux. D’emblée, la pièce démarre à voix fortes et grandes exclamations, sans laisser le temps d’une adaptation entre le monde réel et l’univers du théâtre.

C’est Noël, tant pis, pour les protagonistes, pour nous.

Un sapin monumental, caricatural, se dresse au centre de l’espace scénique. Instrument innocent de la première querelle, il devient tour à tour arbre décoratif, table familiale, voiture dans l’illégalité, couche mortuaire. Comme si le sapin, symbole de Noël par excellence, était le lieu où les passions s’exacerbent, où les rancœurs mûrissent, où la tension sous-jacente se transforme en conflit ouvert.

Féroce solitude

Le texte de Pierre Notte crisse d’une sinistre efficacité, l’ivresse noirâtre saisissant peu à peu les caractères familiaux, implacablement, un à un. Nous retrouvons cette inexorable trame qui constitue la fissure dramatique de plusieurs pièces de l’écrivain français, telles que Par la fenêtre ou pas, texte publié récemment aux éditions de la Librairie Théâtrale : la féroce solitude. Pierre Notte exploite ce langage qui retentit comme un hurlement dans un désert sans visage ; l’impossibilité de l’échange, du dialogue, de la rencontre, traverse la surdité du vide.

La pièce commençant immédiatement par un premier affrontement, Pierre Notte ne laisse pas à son spectateur le temps d’appréhender la situation, ni à ses comédiens celui d’accueillir leur rôle. Il veut frapper vite, directement. Mais cela nécessite que le ton soit ajusté dès l’ouverture ; ce n’est malheureusement pas le cas – du moins le soir de ma venue à la Comédie des Champs-Elysées. Les voix ne sont pas bien placées, l’ensemble relève de l’exagération. Seule Juliette Coulon garde un ton juste, ferme et posé, dans le rôle de Geneviève, la « pièce rapportée », mal aimée, de la famille.

Une vision impitoyable de la famille

Mais à mesure que la pièce s’emballe, chaque comédien lâche la bride qui semblait l’étouffer et se donne. La plume de Pierre Notte accélère, entremêle les répliques, montrant que l’incommunicabilité a pénétré la famille depuis des années : chacun tourne en boucle sur son obsession, ses névroses, sa rancœur.

« La famille est la première cellule sociétale, donc le premier espace de guerre, de violence, de frustration, d’indignation, confie le dramaturge dans une interview. On est vraiment condamné les uns et les autres à vivre ensemble dans cet espace de famille ». Le pire, selon lui, est que les êtres humains ne peuvent s’empêcher de quitter le foyer familial pour reproduire l’erreur et les enfants.

Une vision unilatérale, pessimiste, impitoyable, constitue le fondement d’une approche satirique que l’auteur relève avec une pincée de bourgeoisie – reste à savoir ce qu’il entend par le vocable « bourgeois », tant les querelles et les non-dits pourraient tout aussi bien être ceux d’une famille d’aristocrates ou d’ouvriers.

Truisme de la thématique

L’intérêt de la pièce consiste à montrer, dans l’écriture dramaturgique et les possibilités scéniques, comment le déchirement est possible : la répétition sans fin des mêmes répliques, portée par des comédiens qui montent agréablement en puissance, conduit à l’exaspération. Nous rions, entre nervosité et réel amusement.

Toutefois, et c’est probablement le défaut majeur de la proposition artistique, la pièce enfonce des portes ouvertes : la thématique tourne au truisme, avec ce qu’un tel poncif a de dépassé. Il aurait fallu sonder davantage l’époque contemporaine, afin d’en déceler les nouveaux modes familiaux – car si attaquer la famille peut encore avoir quelque actualité, ce modèle familial en déperdition est une bien trop facile victime. Dans le même temps, de nouveaux modèles qui attendent leur caricaturiste demeurent dans l’ombre…

Spirale destructrice de la répétition

Nous pourrions également citer le procédé de la répétition, bien connu des amateurs de théâtre. Les comédiens excellent toutefois à cet exercice, dans la mémorable scène de l’hôpital, si bien que nous ne bouderons pas le plaisir de saluer les performances de Bernard Alane dans le rôle du père, Marie-Christine Orry dans celui de la mère, Romain Apelbaum et Brice Hillairet dans ceux des deux fils.

La répétition intervient, ou plutôt se renforce, au moment où Geneviève (Juliette Coulon), dévoile l’envers du décor théâtral, abolissant définitivement la frontière entre le théâtre et la réalité. Procédé classique, de plus en plus à la mode dans le théâtre, comme dans l’actuelle adaptation de La Règle du jeu à la Comédie-Française. C’est alors que les mémoires s’emballent et que les répliques, cadenassées, forment une spirale destructrice : nous ne sommes plus d’abord au théâtre, mais parcourons l’immémoriale rengaine d’une humanité qui n’apprend pas de ses erreurs, l’éternel retour d’un conflit qui creuse la plus intime douleur dans le sein des hommes. La vision de Pierre Notte sur la famille peut être entendue jusqu’au creux de cette terrible dénonciation.

Foi, rites et religion

Que reste-t-il finalement de cette fête de Noël annoncée dans le titre ? Du rituel judéo-chrétien, il n’existe plus rien : le sapin démembré est un symbole d’origine païenne, tandis que la crèche est piétinée dès le commencement. Contrairement à ce qu’annonce le résumé officiel de la pièce, le rite social et catholique n’est pas observé – sauf à méconnaître grandement la foi chrétienne. La religion n’a pas sa place dans cette petite famille « bourgeoise » qui a érigé des valeurs morales sans leur donner un horizon métaphysique, philosophique, spirituel, ou tout simplement humain.

Le cri du psaume 22 et de Jésus sur la croix, repris par la jeune fille dans la scène de l’hôpital, ne fait pas illusion : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Les hommes n’ont nul besoin de Dieu dans cette œuvre de destruction ; ils mettent assez de cœur à abîmer leur part d’humanité en voulant défigurer ce que l’autre possède encore de bon. L’esprit de Noël – avènement d’un enfant-dieu venu porter l’amour et le salut en ce monde – a été évacué depuis des années par cette famille de misanthropes.

La question de la foi, absente de la pièce, resurgit néanmoins dans le final, avec la mort du fils cadet (Brice Hillairet) – le plus innocent, en apparence, de tous. Pendu, il est recueilli par sa mère en une scène de Pietà presque trop évidente. Il n’est plus question de rituel, ni même de discours ou de cri lancé au cosmos ; il y a l’étroite communion des souffrances, des solitudes devant la plus absurde douleur en ce bas-monde : la mort de l’enfant, de son propre enfant – que la mère soit la Vierge Marie ou cette envahissante femme bouffeuse de chips.

Communion humaine qui ouvre au possible d’une vie renaissante, tel ce couple qui part dans la nuit dans Par la fenêtre ou pas. Si Pierre Notte n’a peut-être pas la foi, il a du moins une espérance vissée au corps, pour sceller de lumière les finales de ses textes.

Pierre MONASTIER



DISTRIBUTION

Mise en scène : Pierre Notte

Texte : Pierre Notte

Avec :

  • Bernard Alane : le père
  • Silvie Laguna ou Marie-Christine Orry : la mère
  • Romain Apelbaum ou Renaud Triffault : Nathan
  • Brice Hillairet : Tonio
  • Chloé Olivères ou Juliette Coulon : Geneviève

Scénographie : Natacha Le Guen de Kerneizon

Costumes : Colombe Lauriot-Prévost

Lumières : Aron Olah



DOSSIER TECHNIQUE

Informations techniques

 



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée :

  • Du 26 janvier au 29 juillet 2017 : Comédie des Champs-Élysées (mardi au samedi à 21h)