Une histoire du compositeur en 78 caricatures, tel est le pari du musicologue Stéphane Leteuré dans un essai fourmillant d’anecdotes publié par Actes Sud et le Palazzetto Bru Zane. Divertissant.

Il fut un temps où, à côté des incontournables hommes – et dorénavant femmes – politiques, ce n’était pas les rocks stars et les vedettes bancables du cinéma qui faisaient les honneurs du dessin de presse, mais bien les comédiens de théâtre, les compositeurs de musique classique et les danseurs étoile.

Qui connaît aujourd’hui un seul nom de compositeur, en dehors des communautés professionnelles ou (extrêmement) passionnées ? Dans le domaine de la musique classique, il reste bien encore quelques rares célébrités « grand-public », à situer davantage du côté des chanteurs d’opéra et de quelques interprètes, surtout ceux qui savent conjuguer talent et mise en scène de soi.  Comment ne pas songer aux insupportables représentations communicationnelles de Gautier Capuçon, par ailleurs bon violoncelliste, encore tout récemment au sommet de la tour Eiffel en train d’exécuter le célèbre Hymne à l’amour d’Édith Piaf ? Ce n’était que ridicule, certes, et non pas malhonnête, comme lorsqu’il s’était « amusé », au lendemain de l’incendie de Notre-Dame de Paris, à singer Rostropovitch jouant publiquement pour la chute du Mur, terrible symbole du communisme meurtrier. Un rapprochement indécent qui dit la tristesse d’un monde qui favorise pareille pornographie.

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Stéphane Leteuré, Croquer Saint-Saëns Actes SudMais revenons à nos compositeurs, aujourd’hui abandonnés, hier célébrés. Devenir l’objet de caricatures, c’est tout autant un risque d’être pris à partie qu’une reconnaissance implicite d’une célébrité acquise. Richard Wagner en fit souvent les frais, Camille Saint-Saëns également, comme le montre le sympathique essai du musicologue Stéphane Leteuré, grand connaisseur du compositeur français : Croquer Saint-Saëns rassemble soixante-dix-huit caricatures, faites autant par des proches – parmi lesquels un certain élève du nom de Gabriel Fauré – que par des dessinateurs de presse français et étrangers. Tous ces dessins ne se valent évidemment pas, certains se concentrant uniquement sur la tête de Saint-Saëns quand d’autres font résonner l’homme avec son époque, ses déplacements, ses concerts ou encore les honneurs reçus.

Stéphane Leteuré explique précisément le contexte de chaque dessin, de sorte que le lecteur semble parfois lire une biographie imagée. C’est toute la pertinence de cet ouvrage dont le sous-titre est : « Une histoire de la représentation du musicien par la caricature », qu’on pourrait transformer en histoire du musicien représenté par la caricature. Qui n’a pas l’envie ou le temps de s’arrêter sur des ouvrages plus exhaustifs mais souhaite avoir un portrait (dans tous les sens du terme) de Saint-Saëns pourra ouvrir à dessein cette étude – à condition toutefois de supporter cette prose universitaire qui, pour les besoins de la cause, aime à se perdre parfois dans les détails, annotations et autres précisions techniques.

Dans le corpus iconographique réuni pour l’ouvrage, nous trouvons beaucoup de caricatures ayant trait au visage du compositeur, à ses voyages, notamment en Orient, source inépuisable d’inspiration, ou encore à ses personnages, plusieurs dessins le montrant ainsi – lui le presque chauve – en Samson à l’occasion de la création de son opéra Samson et Dalila, le 2 décembre 1877, à Weimar (et en allemand !) grâce à son ami Franz Liszt. On découvre aussi un Camille Saint-Saëns intéressé par les sciences, représenté en astronome ou dans un atelier de chimie.

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Si je devais garder deux dessins qui m’ont particulièrement plu, je citerais d’abord celui extrait d’un journal urugayen, publié en 1916, alors que le compositeur, âgé de 80 ans, interprète Partido Colorado, composé à Montevideo à la demande du président Feliciano Viera. Voici ce que nous en dit Stéphane Leteuré : « Qualifié dans les journaux d’“hymne patriotique”, ce morceau n’acquiert pourtant pas le statut d’hymne national. Cette “pièce martiale” aux “accords triomphaux” selon la presse rencontre un certain écho dans ce contexte de la Première Guerre mondiale. » L’auteur nous explique par la suite que cette pièce musicale « sert des intérêts diplomatiques franco-uruguayens et des enjeux politiques internes qui échappent sans doute en partie à Saint-Saëns bien conscient malgré tout de l’intérêt à rallier le neutre Uruguay à la France en guerre. »

Ou comment la musique se fait outil politique, diplomatique, voire moyen de propagande au service d’intérêts prétendûment supérieurs. Cette caricature montre le vieux compositeur, les doigts boudinés en train de jouer, tandis que les notes de musique qui sortent du piano à queue se transforment peu à peu en manifestation populaire. « La principale vertu de cette caricature consiste à illustrer le pouvoir mobilisateur de la musique et à lui attribuer une utilité politique et civique conformément au rôle qu’elle joue bien au-delà en France. »

Stéphane Leteuré ne s’interroge à aucun moment sur cette récupération politique de la musique de Saint-Saëns, au-delà de la seule représentation visuelle qu’il nous propose ; tel n’est pas l’objet de son ouvrage. Cette image m’apparaît pour ma part comme un nouvel avertissement : l’art peut aussi servir d’outil idéologique, quel que soit le camp. Il faut lire Cadavres en sursis, le journal de Westerbork de Philip Mechanicus, ou Dans le château de Barbe-bleue de George Steiner, pour mesurer ce que l’art, non respecté comme tel, peut nourrir d’horreurs. Sans en arriver à de telles extrémités, l’art militant – à ne pas confondre avec l’artiste militant – ne cesse de revêtir des habits, parfois sinistres, parfois comiques (telles les ridicules chansons à la gloire de Valéry Giscard d’Estaing, en 1974 et 1981), toujours pesants.

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Autre caricature, autre univers. Si beaucoup dénoncent, encore aujourd’hui et souvent à tort, la facilité et l’académisme des musiques composées par Saint-Saëns, du fait que ce dernier ne se revendiquait pas de l’avant-gardisme (et s’en méfiant même), il reste que ce dernier fut grandement célébré de son vivant, au point qu’il inaugura lui-même une statue le représentant à Dieppe, ville où il s’était installé.

Dans un dessin, nous voyons le sculpteur Auguste Rodin, autre sommité de l’époque, en train de façonner un buste, tandis qu’un visiteur guindé l’interroge : « Que dites-vous, maître, de Saint-Saëns inaugurant lui-même sa statue ? » Et l’artiste facétieux de répondre avec un jeu de mot : « Je dis qu’à ce Saint-Saëns, il manque celui du ridicule. » Cet événement provoque nombre de railleries, un journaliste n’hésitant pas à écrire, le 28 octobre 1907, lendemain de l’inauguration : « Saint-Saëns a inauguré hier la statue de l’illustre compositeur Saint-Saëns. » Le musicien lui-même se montre gêné par l’hommage qui lui est dû. Ainsi déclare-t-il à cette occasion : « Depuis qu’on ne peut élever des statues qu’aux morts, il ressort que, maintenant, j’en fais partie. Vous m’excuserez donc de ne pas faire de discours. »

Une anecdote amusante, comme l’ouvrage de Stéphane Leteuré en regorge, Camille Saint-Saëns ne manquant pas de personnalité.

Pierre MONASTIER

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Stéphane Leteuré, Croquer Saint-Saëns, Actes Sud / Palazzetto Bru Zane, 2021, 320 p., 10,50 €

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Visuel de Une
Gauche : Charles Léandre -Saint-Saëns joue la Danse macabre pour l’Allemange-janvier 1916 © Comédie française
Droite : Caricature parue dans le journal de Buenos Aires El Galiador août 1904 © Château-Musée de Dieppe