Castellucci, ou l’air du temps

Castellucci, ou l’air du temps
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Où notre chroniqueur, si critique qu’il puisse être envers Romeo Castellucci, lui trouve un talent comique extraordinaire et l’encourage à monter un duo avec un journaliste méritant du fanzine La Terrasse.

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L’idée ne me viendra sans doute plus de me déplacer pour aller voir un spectacle signé Castellucci. Il me suffit assez de cliquer sur le message publicitairement déposé dans ma boîte de réception et de lire l’entretien que Romeo Castellucci a accordé à Manuel Piolat Soleymat pour La Terrasse.

Les propos publicitaires de notre artiste radical ont été recueillis avec une ferveur extraordinaire et rien de ce qu’il a pu dire, ni les propos très clairs, voire idiots, ou, comme dit notre basse époque : polémiques, ni l’amphigouri conceptuel servant à pallier une vacuité totale — amphigouri ci-après nommé castelluccisme —, n’ont soulevé chez l’interrogateur la moindre velléité de demander une clarification, une précision. — Parole du Seigneur.

Exemple manifeste de castelluccisme ; on se trouve ici au centre de l’entretien et le maître vient de dire, avec une audace extrême, que ses « spectacles comportent toujours des énigmes. Ces énigmes ne sont pas des secrets. Elles répondent à des logiques, à des démarches conceptuelles. »

L’interviouveur ose alors glisser un fort bref : « Ainsi qu’à un rapport extrêmement fort à la forme… »

Nous sommes donc bien en train de lire ici que les énigmes, dernier sujet grammatical repérable, ont un rapport extrêmement fort à la forme. N’est-ce pas merveilleux, bouleversant ? Nous ne sommes pas ici seulement entrés dans le vide, dans le néant, nous sommes entrés dans l’air du temps. Et là, notre marchand de spectacles est enfin comme chez lui, et il s’engouffre dans cette brèche-là avec une énergie de courant d’air :

« Oui, car la forme permet de toucher le corps des spectateurs. La forme n’est pas un discours ou une narration, pas plus une philosophie. Il s’agit de quelque chose que l’on doit habiter, qu’il faut chercher, qu’il faut appeler. Je revendique une dimension esthétique du théâtre. Pour moi, l’esthétique est encore plus importante que l’éthique. Je parle bien d’esthétique et non d’esthétisme. L’esthétique va de pair avec la radicalité. Elle inspire l’éthique à travers le rythme, la lumière, le son… »

Il est évident que, dès lors qu’une phrase qui dit que la forme permet de toucher le corps des spectateurs n’appelle aucun commentaire, aucune demande d’explication, de clarification, même respectueuse, nous entrons dans un moment journalistique où les termes n’ont plus aucun sens, et peuvent donc être permutés à loisir en un gloubi-boulgaconceptuel hypercool où l’esthétique, dont on ne saura pas ce qu’elle expire, inspire l’éthique à travers des trucs et des machins…, l’essentiel étant sûrement, du point de vue de la communication publicitaire, que ces termes soient les bons marqueurs, qu’ils soient fondus à l’air du temps. L’empilement aléatoire de concepts tiendra lieu de pensée ; et après tout, est-il question d’autre chose que de faire illusion ; est-il question d’autre chose, et je tiens que c’est une des clés de compréhension de l’extrême bassesse d’un milieu artistique pourrissant par la tête, que de faire passer l’obscurité pour de la profondeur ?

Allez, un autre castelluccisme, pour le plaisir et pour la route – avant de conclure –, dans lequel le journaliste, là encore servant la soupe avec ferveur, se présente comme une manière d’extraordinaire accoucheur de comique involontaire. Je copie cet enchaînement fin de réponse, relance journalistique, début de réponse, qui est, si l’on y réfléchit un quart de seconde, à hurler de rire :

« […] Pour moi, la scène est un miroir qui, même imparfaitement, doit réfléchir et transfigurer le réel.
— Comment cette transfiguration opère-t-elle ?
— En allant de l’autre côté du miroir. […]
 »

La seule question sérieuse que cela pose est au fond celle de savoir si cet échange emprunte plutôt aux Inconnus ou aux Monty Python. Je finis par croire que l’intégralité de cette interview, y compris les moments où le spectaculeur italien parle du propos de son spectacle anthropologique sur la police (si je comprends bien), pourrait être le texte d’un sketch extraordinaire, que d’excellents comédiens au sommet de leur métier pourraient rendre absolument irrésistible.

Et tout cela, toute cette transfiguration pseudo-christique et même pseudo-carrollienne, comme dit plus haut Castellucci, génie de l’anthropologie spectaculaire par science infuse, « sans chercher à mettre en œuvre une quelconque réflexion. »

Ce qui m’a fait lire cet article, c’est la phrase choc dans le courriel, bien faite pour provoquer la curiosité ; et pour être un peu plus sérieux, je dirais que dès que Castellucci s’exprime sur un sujet qui m’intéresse, il dit la plupart du temps exactement l’inverse de ce que je pense ; il est en quelque sorte mon Bernard-Henri Lévy du spectacle vivant. Le chapeau, donc :

« Le métier est un danger mortel pour un artiste. Il faut mener un combat de chaque instant contre le savoir-faire et l’apprentissage, qui se transforment souvent en armure. »

Le savoir-faire et l’apprentissage, ces dangers mortels. Et le beau mot d’armure, pour désigner le risque (réel, en effet) de la routine. La science infuse, vous dis-je !

S’il faut reconnaître une certaine cohérence à Castellucci quand il dit avoir recruté dans la rue les hommes que l’on voit sur scène, et qui n’ont pas répété, il faut la lui dénier, quand il ne se l’applique pas à lui-même, en dépit qu’il en ait :

« L’idéal serait de parvenir à aborder chaque création en étant totalement vierge de ce qui nous constitue. Ou, mieux encore, comme un idiot qui ne comprendrait rien à ce qu’il fait, ce qui serait je pense la condition la plus enviable. »

Mais alors, cher monsieur, que ne vous mettez-vous dans cette situation idéale de ne plus recevoir un centime de financement, au lieu de capitaliser ainsi bassement sur votre nom, magnifique au demeurant, et, fausse modestie en étendard, de monter des spectacles analphabètes aux titres anglais racoleurs pour tourner à l’international, comme on dit en Province, enfin… dans les territoires ?…

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique, qu’il tient depuis janvier 2018. Un recueil choisi de ces chroniques paraîtra aux éditions Corlevour en 2022.



 

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